Aziz Salmone Fall
Discours au Colloque International
"Oser Inventer/Atraverse a inventar"
Universdad de la Ciudad de México, Plantel Del Valle-
Mexico, 25 Octobre 2007
À la mémoire de Ben Barka organisateur de la Tricontinentale enlevé et assassiné en France
Merci de m'avoir invité, je suis désolé de m'adresser à
vous en français et tacherai de faire mieux pour mon allocution de demain
en espagnol. Je me réjouis, après cette tournée africaine
et européenne consacrée à l'affaire Sankara1
, de me retrouver enfin ici à Mexico, creuset de civilisations et terre
de révolutions. Je vous apporte les salutations fraternelles des membres
de nos sections du GRILA.
Je demanderai votre indulgence, car drapé dans mon discours de promoteur
d'une nouvelle tricontinentale, je sais combien vous êtes en avance sur
nos vues. C'est que l'Amérique Latine est, par endroits, de nouveau devenue,
en ce début de siècle, un laboratoire d'expériences sociales
qui nous inspirent et nous permettent en Afrique de garder espoir en l'avenir.
Je souhaite aujourd'hui d'abord revenir sur la situation dans laquelle la mondialisation
néo-libérale ses leurres et ses lueurs nous confine. Ensuite insister
sur quelques acquis que la coopération sud-sud ont permis pour humaniser
notre système monde. Et enfin faire ressortir quelques pistes alternatives
communes à partir des impératifs qui se posent principalement
pour l'Afrique.
Sur toutes ces questions on ne réinvente pas la roue, mais on la perfectionne.
Il n'y a pas forcément de chemins. Le chemin se fait en marchant ce qui
n'empêche pas de réemprunter des traverses, tantôt sinueuses
mais fécondes, ou d'en éviter d'autres inutiles et sans issues.
Des expériences de nos aînés sont les racines de stratégies
qui ne sont pas tombées forcément en désuétude,
et dont il importe souvent de s'inspirer afin de mieux rebondir. Il s'agit entre
autres des expériences des mouvements de libération nationaux,
certaines des aspirations encore valides de la tricontinentale et du non alignement,
mais aussi certaines récentes conclusions issues des forums sociaux mondiaux
comme la déclaration de Bamako. Nul ne peut prédire l'issue des
luttes, et le futur proche résultera des bouleversements dans les rapports
de forces socio-politiques, économico culturels, entre genres et entre
générations. Il s'agit entre-temps de consolider les acquis, d'élargir
le champ d'une réponse sociale humaniste progressiste et si possible
socialiste contre le modèle unilatéral du marché et son
apartheid mondial.
Or les exigences d'un tel avènement passent pas la concrétisation,
à l'échelle des formations sociales, de réformes sociales
majeures, voire des projets de société viables. Ceci ne me semble
pas possible en dehors d'un effort de désengagement sélectif et
d'autocentrage et surtout de soutien réciproque par l'intégration
collective de ceux qui optent pour une telle alternative. L'option de forces
nationales populaires et démocratiques (Etats et peuples) contre la logique
de compradorisation semble être la seule capable de structurer, en concertation
et cohésion, une riposte pour la défense d'un tel projet 2,
voire l'avènement d'un autre monde. Telle est pour moi l'alternative,
et vous comprendrez que dans toutes mes communications, j'insiste et plaide
pour une renaissance de la tricontinentale.
Faisant écho à d'autres éminentes voix, je propose de partir
de l'appel de Bamako 2006 (en Annexe). Il s'agit d'une utopie réalisable
et à notre portée. La vitalité pour les peuples de relever
de tels défis existent. Ici même, souvenez vous encore comment
après les tremblements de terre du 19 et 20 septembre 1985, le peuple
a su s'auto-organiser malgré l'inertie du gouvernement de Miguel de la
Madrid. Souvenez vous comment l'université nationale autonome de Mexico
a fait naître des brigades qui ont oeuvré des mois durant. Les
sinistrés et autres victimes se sont réorganisés pour la
reconstruction et tout cela a dû beaucoup profiter à l'avènement
de Cuauhtemoc Cardenas et du PRD; à l'implosion du PRI; à la réorganisation
citoyenne et populaire qui permit d'élire de façon démocratique
le premier gouvernement de la ville
"Ancêtres de l'avenir" 3
Pour que l'Afrique et l'Amérique latine et centrale cheminent mieux ensemble
elles doivent comprendre leur passé, apprécier ce qu'elles ont
ensemble réalisé et ensuite envisager leur futur commun.
Leur passé commun s'étale peut être même sur des millénaires
si l'hypothèse de la connaissance de civilisation antiques pharaoniques
et précolombienne est avérée 4.
. Sur des centaines d'années si on compte les rapports en 1311 entre
l'Empire du Mali d'Abubakri II et les civilisations du Quetzalcoatl 5;
et qu' on contemple l'archéologie négro-africaine chez les Ohlmecs.
Et un passé plus douloureux avec la traite négrière et
ses divers impacts, mais aussi ses bouleversements héroïques comme
avec Yanga. Qui se souvient de cet esclave rebelle qui devint chef et qui harcela
tant les espagnols qu'ils lui proposèrent la trêve. C'est ce qui
permit l'avènement de Vera Cruz, la première ville noire libre
en Amérique en 1609.6
L'identité des stratégies de luttes politiques contemporaines
africaines et latino-américains renvoie aux aspirations des ères
de la décolonisation. L'Amérique latine moins affectée
que l'Asie et l'Afrique a moins contribué au projet de Bandoeng 7.
La déclaration de Bandoeng est un précurseur majeur des critères
qui fondent le discours des catégories des relations internationales
contemporaines. A partir de ce moule historique de Bandoeng, et servi par une
inclinaison favorable de l'ordre mondial pour l'État providence, autant
dans les idéologies de droite que de gauche, le développement
devient le cheval de Troie de l'édification de l'État nation.
Le développement est -il une ruse de l'histoire pour occidentaliser le
monde? Est-il plus cyniquement, un paradoxal moyen de reproduction sociale qui
requiert prédation écologique et sociale, pour assurer une production
de biens et services toujours exponentielle aux fins de l'accumulation de classe
ou d'Etat? Les jeunes Etats de la périphérie n'ont jamais eu le
loisir de trancher ce dilemme existentiel et idéologique, devant l'engouement
et l'urgence de se doter en infrastructures et ainsi combler leur retard prétendu.
Le mouvement des non alignés verra beaucoup de ses membres, et parfois
lui-même, jouer le chantage de basculer d'un bord ou de l'autre des blocs
bi-polaires. Mais plus il va se massifier, plus les revendications tendront
à s'agglomérer dans les institutions multilatérales où
ses préoccupations ont enfin été posées. Depuis
qu'ils ont pu imposer la création de la CNUCED, en 1964, les non-alignés
sont conscients d'un certain pouvoir. Bien des mouvements de libération
du monde leur doivent la reconnaissance dans les instances multilatérales.
On lui doit aussi les pressions de l'anti-impérialisme, de l'anti- racisme,
de l'anti-apartheid, pour les droits des peuples et de disposer de leurs ressources
naturelles; pour le droit au développement et un autre ordre économique
etc. Ce dernier fortement réclamé par la CEPAL a ouvert un espace
pour l'autocentrage qui reste à notre sens pertinent malgré les
errements et les tentatives équivoques de susbstitutions aux importations.
On ne peut passer sous silence des rejetons de la tricontinentales comme l'OSPAAAL
(organisation de solidarité avec les peuples d'Asie, Afrique et d'Amérique
latine) et l'OLAS l'organisation latino américaine de solidarité,
morts des pratiques volontaristes et de fissures idéologiques, peu après
l'assassinat du Ché 8. Depuis, les sommets
successifs des non- alignés seront autant d'occasions de revendiquer
que de façonner un autre ordre international . Car le fonds du problème,
on ne s'en rend compte peut être pas immédiatement à l'époque,
n'est pas le dilemme politique Est /Ouest ( au sommet de Belgrade de 1961 l'URSS
n'est plus invitée), ni la coexistence Sud /Sud,( minée pourtant
par les crises entre URSS et Chine, Inde/Pakistan, Chine/ Inde, Malaisie/ Indonésie,
les zizanies du Proche-orient, la sécession biafraise, Soudan /Ethiopie,
Algérie/ Maroc
.) mais bien la persistance du fossé Nord-Sud.
L 'ordre international disperse, dans le prétendu Tiers monde, les itinéraires
des formations sociales, selon que l'on dispose de certains atouts pour être
intégré favorablement dans le marché mondial. Ceci permet
l'avènement de semi-périphéries pour les uns, de réelles
périphéries pour d'autres alors que bien des formations sociales
sont marginalisées et reléguées en réserve. Il n'est
donc pas surprenant que les préoccupations du mouvement des non alignés
se focalisent encore sur le dialogue Nord Sud. Cela demeure d'ailleurs, un monologue
du Sud.
Vous savez hélas, que la tentative d'un front tricontinental anti-impérialiste
échoua en 1966 à la Havane. Je ne fais pas ici un plaidoyer nostalgique.
Mais il faut réactiver cette entité, et susciter un ralliement
dans le respect des diversités. Ce n'est pas que le Sud, mais l'humanité
qui en a besoin. Il ne faut pas sous estimer l'uvre collective qui a pu
se substituer à la tricontinentale et accompli un impressionnant travail.
En effet, graduellement le mouvement des non-alignés est cependant parvenu,
par ses pressions, votes collectifs et résolutions, à faire émerger
une seconde et une troisième génération des droits de l'homme.
À défaut d'avoir participé à rédiger la première
déclaration des droits de l'homme et à y insérer leurs
équivalents homéomorphes, c'est déjà une victoire
pour les jeunes pays. En 1969, l'assemblée générale de
l'ONU adopte la résolution 2542 " Déclaration sur le progrès
et le développement dans le domaine social". Elle élargit
le domaine de la sphère économique à d'autres pans du social
notamment en terme de droits de l'homme et de justice sociale. Dans les faits,
la plupart de ces nouveaux droits et conventions ne sont pas assortis de devoirs
et restent lettre morte. La conférence de Lusaka en 1970 introduit, en
plus des habituelles questions politiques, des impératifs économiques
de façon plus revendicative. " Stratégie pour la Deuxième
Décennie des Nations Unies pour le développement" -Résolution
2626 de 1970- traduit amplement les aspirations du mouvement.
Dès 1973-74, l'échec pour obtenir un NOEI (nouvel ordre économique
international) et un NOMIC ( Nouvel ordre mondial de l'information et de la
communication), sonne le réveil du rêve petit bourgeois de Bandoeng.9
Les demandes, relayées par le groupe des 77, étaient pourtant
compatibles avec une intégration dans l'économie mondiale. Elles
réclamaient entre autres, une intégration dans le marché
mondial, mais avec des règles du jeu plus harmonieuses; la stabilisation
des prix des matières premières; des codes de conduites pour les
firmes multinationales; la levée des restrictions commerciales; une correction
des termes de l'échange inégal; tenir la promesse des 0,7% à
la coopération internationale non conditionnée; et le renforcement
du pouvoir des pays non alignés au sein des institutions onusiennes.
Pour l'essentiel ces revendications demeurent légitimes et non respectées.
Érosion du non-alignement jusqu'à l'ère du supra impérialisme
L'échec de mettre en uvre les mesures du NOEI, et qui reviennent
encore comme des leitmotiv, a contribué à dévoiler et à
amplifier l'émiettement du front "tiers mondiste". Ces rencontres
se sont alors muées en kermesse institutionnalisée, un peu désabusée
par l'impuissance à transformer efficacement l'ordre mondial.Dans cet
émiettement, deux groupes pour l'instant parviennent à se faire
respecter moindrement par les tenants de l'ordre mondial.
D'abord la périphérie utile, une quinzaine de pays émergents,
subalternes et industrialisant pour la mondialisation. S'y démarque un
premier groupe des pays capitalistes de l'Asie de l'Est (Taiwan, Corée
du Sud, Hong Kong et Singapour) et du Sud-Est (Malaisie, Thaïlande). A
l'instar de la Chine, ils ont maintenu un fort taux de croissance, mais s'en
sont différenciés par d'autres stratégies de plein emploi
et de formation professionnelle, d'interventionnisme étatique; d'épargne
et d'investissement, de dynamisme entrepreuneurial alliant culture famille et
capital; d'intégration régionale et d'importantes sollicitudes
extérieures. Depuis la crise économique qui les a frappé
en 1997, de nouveaux problèmes sociaux y ont fait surface. Mais récemment
le sommet de Bichkek 10 est venu rappeler que bien
des pays de la périphérie ne se laisseront pas dicter une stratégie
militariste unilatérale du mégaloensemble. Ce front commun qui
s'est ouvert, comme d'ailleurs celui des pays de la mer caspienne sont autant
de signes encourageants vers le polycentrisme et le refus du redéploiement
d'une doctrine Monroe sous parapluie de l'OTAN à l'échelle planétaire.
Dans cette périphérie utile viennent ensuite des pays comme l'Inde
et quelques exceptions latino-américaines (Brésil - 8 ème
économie mondiale-, votre pays le Mexique) qui ont pu se doter d'un tissu
industriel et qui sous-contractent des portions de biens et services du marché
mondial. Le G20 défend principalement la place des pays émergents
dans la mondialisation.
Viennent enfin les formations sociales, toujours captives de la division internationale
du travail qui, malgré son évolution, les cantonne dans un rôle
de fournisseurs de matières premières. Il s'agit de l'essentiel
des pays arabes et d'Afrique et certains d'Amérique latine. Malgré
parfois quelques unités industrielles compétitives, ils ne parviennent
pas à influencer la marche économique du monde et en subissent
pratiquement passivement davantage les contrecoups, y compris même lorsqu'ils
sont producteurs de pétrole. Beaucoup de ces pays ont perdu jusqu' à
leur statut déjà peu enviable de périphéries. Illustrations
de la dévastation de l'expansion capitaliste, ils sont devenus des zones
excentrées et /ou des mis en réserve. De plus en plus enclins
à négocier une cooptation compradore, ils sont laissés
en pâture à l'instrumentalisation du désordre de firmes
secondaires et de pouvoirs politiques prébendiers excellant dans le maquillage
démocratique. Pour eux on a réchauffé les besoins essentiels
de Perroux, soit les objectifs de développement du millénaire.
Ils ont peu de chance d'être atteints d'ici 2015. Les trois décennies
de développement décrétées par l'ONU n'ont-ils pas
été globalement des échecs, malgré des avancées
spectaculaires dans plusieurs domaines. Rappelons brièvement quelques
traits saillants si utiles pour notre ère.
Après une première décennie qui était consacrée
au développement, on entame la seconde décennie avec autant espoir
et que de manque de vigilance. Mais le développement sous perfusion par
des prêts concessionnels est vite abandonné, lorsqu'on passe en
1973 du taux d'étalon or aux taux flottants. La chute du dollar qui s'en
suit va grever les revenus d'exportation de ces pays dont l'essentiel des produits
sont négociés en cette devise. L'action des pays de l'OPEP conduira
à un redéploiement de crédits vers les pays non- alignés
appâtés par le slogan " acheter aujourd'hui payer demain",
si important pour éviter la crise de surproduction des pôles avancés.
Ils se sont très vite endettées et engluées dans les intérêts
de cette dette. Une dette aussi due à l'enrichissement illicite d'élites
qui rapatrient au Nord bien de leurs avoirs. Des avoirs qui emboîtent
le pas au transfert de ressources, de biens et de fonds. Ceux ci sont toujours
supérieurs aux flux d'aide internationale, d'ailleurs bien mal nommée.
Au début 80, la récession au Nord entraîne la déliquescence
de l'État providence, la hausse des taux d'intérêt et la
morosité économique au sud. Le paiement de la dette et la nécessité
d'accéder à d'autres crédits cèdent le pas aux ajustements
structurels. Ils augmentent certes la production, mais sont en passe d'achever
les malades. Les cures d'assainissement aggravent la paupérisation.
Dans les années 90, on s'acharne à accroître la productivité
des pauvres et à reconfigurer l'État, en laissant le privé
prendre les commandes de l'essentiel. La société civile est cooptée
à ce service et la governance est appelée à la rescousse,
comme dimension politique des ajustements, afin d'éviter que les États
ne persistent à contourner les mesures draconiennes. Ces dernières
tissent la révolte, au point de voir depuis trois ans les tenants de
Davos récupérer le discours alter mondialiste et desserrer l'étau
de la dette. En même temps, les derniers bastions du bien commun sont
investis par la rationalité marchande (de l'eau aux plantes, de la culture
aux gènes
). Tout cela exacerbe l'exploitation du travail. Compte
tenu des différences de rémunération et de productivité
par rapport aux pays avancés du centre, elle occasionne vers ces derniers
toujours davantage de transferts de capitaux et de main d'uvre sélective.
Parallèlement, -par les zones de libre échange et autres formes
d'intégration, de l'Union européenne/ACP à la ZLEA ou au
NEPAD -la mondialisation procède à un laminage autant des économies
des pôles dominants nationaux autocentrés des centres capitalistes,
que ceux des pôles dominés qui n'ont pu s'autocentrer. Elle les
recompose en réseaux productifs mondiaux intégrés mais
concurrentiels. A tous les autres de les imiter et de s'aligner à cette
logique ou de péricliter. Et ce n'est pas les initiatives de coopération
Sud /Sud pourtant prometteuses, qui les en empêchent. Aujourd'hui les
pays du sud sont arrimés aux programmes du CAD dit de l'efficacité
de l'aide qui s'alignent aux PRSP, Swaps etc pour une dépolitisation/
repolitisation des Etats et des société civiles aux fins de leur
arrimage au modèle néolibéral. Il s'agit d'une impasse
qui entretient la dépendance, perpétue le statu quo et conforte
l'illusion du mégaloensemble qui s'articule sur le supraimpérialisme.
Quelle souveraineté ou l'alignement de tous devant l'Un
À l'équilibre de la terreur de la guerre froide, nous voyons se
substituer la terreur du déséquilibre. Déséquilibre
qui est celui de la mondialisation et de ses contestations. C'est un déséquilibre
précaire, générateur de chaos, d'illusions et, à
long terme si la tendance se maintient pour l'humanité, d'anomie.
Au service du mégaloensemble terme sur lequel je reviens dans un instant
je propose le terme de supra-impérialisme . Il pourrait caractériser
la phase de redéploiement que tente d'imposer le capitalisme effectif.
Ce supra-impéralisme (supra, du latin au-dessus, plus haut) désigne
les extensions multiformes de l'espace du capital dans lequel différents
vecteurs oligopolistiques tentent d'infléchir l'économie mondiale.
A titre d'illustration, le fait qu'une dizaine d'entreprises contrôlent
quasiment la moitié du marché mondial. Ou que 350 les plus riches
du monde accaparent un revenu égal à celui de 2,6 milliards de
personnes. Les "2% d'adultes les plus riches du monde détiennent
plus de la moitié de la richesse globale des ménages; en 2000,
les 1% d'adultes les plus riches du monde possédaient à eux seuls
40% des biens mondiaux et que le décile le plus riche détenait
85% du total mondial. A l'inverse, la moitié inférieure de la
population adulte mondiale ne possédait qu'à peine 1% de la richesse
mondiale" 11.
Cette mondialisation est une inflexion dans le sens de la construction d'un
système monde particulier, que je nomme le mégaloensemble 12,
que d'autres nomment l'Empire. Je crois que ce terme d'empire est désormais
caduque, renvoie à d'autres réalités historiques forts
diffférentes, et Bush II n'est pas pour autant empereur! Et franchement
la seule acception que je reconnaisse au terme empire, c'est sons sens que les
choses s'aggravent, bref que ça empire! Pour le mégaloensemble
par contre, que je préfère à empire et/ ou mondialisation-
laquelle se met en valeur pour des qualités qu'elle n'a pas- j'utiliserai
l'exemple suivant. Il vous faut imaginer la supercherie que représente
encore la projection géographique dite de Mercator qui s'est imposée
sous la forme de l'Atlas mondial pour comprendre ce que je tente d'illustrer.
Alors que depuis 1977, malgré l'avis du collège international
des géographes qui reconnaissent la supériorité de la projection
de Arno Peter, les ouvrages de par le monde continuent de façon eurocentrique
à représenter le monde tel qu'il n'est pas. De même, le
mégaloensemble, miroite une image d'un monde effectif qui n'est pas la
réalité existante. Par la prétention de rendre possible
la modernité et la consommation à tous au prix de l'alignement
au village global, à la société globale, le mégaloensemble
parvient à ses fins par sa faculté de réorganiser le temps
et l'espace aux fins de la production et de la consommation exponentielles.
Tout désormais peut et doit avoir une dimension planétaire et
locale, tout à un accent planétaire par la nécessité
de circonscrire l'espace national et étatique sensé être
devenu obsolète devant l'ampleur transnationale des enjeux divers. Le
mégaloensemble affirme dès lors la mondialisation néo-libérale
comme unilatérale, l'hégémonie du marché comme universelle,
l'uniformisation politique idéologique et culturelle comme acquise et
indépassable. Le mégaloensemble s'assure d'user de guerres réelles
et économiques par le supraimpérialisme pour ce faire.
En surestimant sa capacité et sa grandeur, et par un orgueil délirant,
surfant sur des capitaux fictifs, le mégaloensemble bénéficie
en priorité aux grandes entreprises et banques des premières puissances
étatiques. Ces acteurs jouissent en premier lieu du marché des
biens, services et capitaux, au détriment de la réalisation des
droits économiques sociaux et culturels collectifs. Le marché
mondial en restructuration par l'OMC qui conforte le statu quo peut très
bien nous mener vers une impasse. Sous la houlette des Etats-Unis, est-ce que
l'Europe et le Japon accepteront de continuer cette odyssée en position
subalterne, malgré l'évidence de l'impasse? Ceux qui considèrent
que les Etats-Unis sont en déclin sont plutôt optimistes 13.
Mais ne faut-il pas relativiser tout cela? A l'interne, le modèle américain
est miné, pour servir justement de rôle moteur au mégaloensemble.
Les coupures dans les secteurs sociaux ont été drastiques. Les
investissements extérieurs déclinent, les délocalisations
de firmes s'accélèrent. La polarisation sociale atteint des dimensions
dramatiques, plus de 50 millions de ses citoyens sont exposées à
une vulnérabilité totale en l'absence de couverture en santé
en éducation. Le chômage est endémique dans plusieurs Etats,
et la condition des africains américains dans la capitale en dit long.
La population est désabusée et meurtrie comme durant le Viêt-Nam.
Elle est terrorisée et chroniquement stressée par les rumeurs
de l'imminente attaque terroriste. Le lobby militariste est désormais
en butte à certains secteurs financiers et économiques qui ne
partagent pas ses vues dans l'offensive néo-libérale par le marché
etc. Mais ce déclin interne est compensé par une surenchère
extérieure, lui en phase ascendante. De l'argent illicite afflue des
formations sociales cooptées, mais aussi des ponctions de l'arrière
cour latino-américaine 14. L'arrogance de
l'administration américaine à sécuriser à ses fins
le pétrole et les autres ressources de par le monde, à recruter
et coopter des élites diverses pour avaliser le mégaloensemble
est articulée sur une force économique politique et culturelle
réelle.
Les 200 plus grandes entreprises, qui ne fournissent de l'emploi qu'à
0, 75 de la force active dans le monde, accaparent le quart du PNB mondial .
Parmi les plus importantes firmes transnationales côtées en bourse,
48% sont américaines, et si on réduit au 10 premières 80%
sont aussi de propriétés américaines. Les transnationales
monopolisent les transactions internationales du commerce. La moitié
de ce commerce se déroule strictement entre elles. La dominance dans
la mondialisation est donc la financiarisation de l'économie. Il est
vrai que le caractère évolué du niveau de technologie,
d'information et de communication fait revêtir à cette mondialisation
néo-libérale un caractère sans précédent.
Mais le processus n'est pas achevé et la mondialisation ne pourra s'arroger
le titre de changement social. Ce dernier l'a précédé et
lui survivra probablement. Issue de l'oligopolisation du processus transnational,
alimentant les rythmes des percées technologiques et scientifiques tout
en y étant assujettie, la mondialisation est un sursaut qualitatif de
l'économie monde. Mais nulle part, elle ne procède à l'égalisation
des chances et des économies. Au contraire, partout elle creuse et polarise
les écarts. Il s'agit dès lors d'un processus polarisant par essence,
parce que asymétrique et biaisé par les pouvoirs dominants dans
les centres animés par la nécessité d'instaurer l'ordre
supra-impérialiste. Que ce dernier soit infléchi dans le sens
des orientations globales et du leadership des États-unis ne semblent
pas pour l'instant être fondamentalement contesté par ses alliés.
Il y a une quasi unanimité des intérêts dominants des centres
comme des périphéries à poursuivre ce dessein aux fins
de l'exploitation des richesses du globe à leur profit.
Partout pratiquement, beaucoup de ces classes dirigeantes disent oui à
cette transnationalisation, parce qu'elles en sont avant tous les premiers bénéficiaires
en terme de richesse, de prestige et de pouvoir. Les dispositifs de recolonisation
néo-libérale, les plans NEPAD en Afrique ,16
la zone de libre échange des Amériques avec Alena, ALCA, Plan
Colombia, l'initiative andéenne, Plan Puebla Panama etc (dans une moindre
mesure Mercosur) sont autant de redéploiements mercantilistes visant
à coopter ces régions sensibles.
En Afrique les perspectives de renégociation ACP Europe sont hypothétiques,
comme avec force l'illustre courageusement Jean Ziegler l'avocat des sans voix
contre la faim :
"Une production agricole mondiale pouvant nourrir 12
milliards d'individus et, au bout de la chaîne, 854 millions de personnes
qui souffrent de la faim
Les règles du commerce international imposent
aux pays pauvres des accords de libre-échange qui nuisent à leur
développement, au profit des multinationales agroalimentaires et des
pays les plus industrialisés.".." Le 31 décembre marquera
la clôture de négociations commerciales entamées il y a
cinq ans entre l'Europe et les pays d'Afrique, des Caraïbes et du Pacifique
(pays ACP). Ces négociations doivent aboutir à des accords de
libre-échange entre les deux régions, appelés accords de
partenariat économique (APE) et devant entrer en vigueur au 1er janvier
2008.".." Or les accords de partenariat économique, en visant
l'instauration d'une zone de libre-échange entre l'Europe et les pays
ACP, vont constituer un risque majeur pour les économies de ces pays.
Ils seront soumis à la concurrence directe des produits importés
d'Europe. Le secteur agricole européen jouit en effet d'une productivité
bien plus élevée et bénéficie de soutiens publics
importants, si bien que la surproduction européenne peut être exportée
à moindre coût vers d'autres régions. Résultat :
les produits européens concernés, comme les céréales,
le lait, les légumes ou certaines viandes, sont finalement vendus moins
cher sur les marchés des pays ACP que les productions locales !Les accords
de partenariat économique, tels qu'ils sont proposés actuellement
par l'Union européenne, vont creuser l'écart existant et appauvrir
encore davantage les populations des pays en développement concernés
: les produits d'importation à "prix cassés" vont priver
de leur activité et de leurs revenus la majeure partie des habitants.
Leur droit à l'alimentation et à un niveau de vie suffisant est
directement menacé, alors que la production agricole mondiale dépasse
largement les besoins alimentaires de la planète ! D'autres enjeux pèsent
sur ces négociations : la perte de recettes douanières va entraîner
la diminution des recettes publiques des pays ACP ; la libéralisation
des services ou de l'investissement menace déjà les emplois et
risque d'hypothéquer le développement de ces pays
A cent
jours de la fin des négociations, et alors même que la Conférence
des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced) s'interroge
dans son rapport 2007 sur les gains à espérer des accords de libre-échange
entre pays industrialisés et pays en développement, il faut rappeler
aux dirigeants européens que les droits des populations doivent primer
sur toute autre considération dans les négociations des accords
de partenariat économique. Dans l'état actuel, ces accords sont
inadmissibles". 17
Les peuples sont les premières victimes de cette transnationalisation
débridée. Même le développement durable a été
récupéré par cette mondialisation, et au fond, l'équation
devrait être celle d'un développement endurable!
L'uniformisation et l'homogénéisation du monde que fait miroiter
la mondialisation restent une tendance. Le système mondial ne peut assurer
à tous ce mode de vie (d'ailleurs biologiquement insoutenable pour notre
planète). Les frustrations populaires s'aiguisent devant cette modernité,
caractérisée par l'abondance dans la rareté. En réaction,
des forces anti-systémiques se dessinent, même dans les pôles
de prospérité. De Kananaskis, à Seattle Gènes et
Honk Kong les conjugaisons de luttes diverses, pacifistes, écologistes,
féministes, tiers-mondistes, alter mondialistes, anarchistes, communistes,
socialistes et libéraux.. sont un panorama de plus en plus holistique
de la contestation du mégaloensemble. Il faut bien sûr à
présent dépasser l'incantation et la revendication pour des constructions
d'alternatives. C'est tout l'intérêt de l'appel de Bamako que je
vous annexe pour votre information. Il plaide "pour le principe du droit
à la vie pour tous; les grandes orientations d'un vivre ensemble dans
la paix, la justice et la diversité; les manières de réaliser
ces objectifs au plan local et à l'échelle de l'humanité"
Ailleurs dans bien d'endroits du Tiers monde, la même frustration et une
sourde colère grondent. Mais aussi le désarroi, la quête
de sens se manifestent par un retour du religieux et du culturel. Elles sont
souvent des réponses inadaptées désespérées
et anachroniques, mais surtout des désordres instrumentalisables par
l'ennemi que l'on cherche à combattre.
Contre tout cela, la repolitisation politique et démocratique des masses
des pays non alignés, et un nouvel élan d'unité et de solidarité
démocratique seront essentiels.
Le redéploiement de l'hégémonie états-unienne et
les prétentions du mégaloensemble hypothèquent la paix
mondiale, le développement et la démocratie. Modèle de
la mondialisation, la société civile américaine, qui débat
de croisade anti-terroriste, de guerre préventive et de bouclier sidéral,
compte quelque 220 millions d'armes personnelles. Se déployant sur plus
d'une centaine de bases, les Etats-Unis ont réussi pour l'instant à
arrimer l'atlantisme européen à leur croisade anti-terroriste
et leur vue du megaloensemble. La résistance de quelques pays européens
sur la guerre en Iraq ou en Afghanistan s'est vite estompée et l'alignement
est désormais la règle.
Les Européens tergiversent sur l'orientation de leur union en élargissement,
sur les turbulences de leur portion Est, sur l'immigration et sur leurs politiques
en remorque à l'hégémonie américaine. Rien n'augure
pour l'instant d'une quelconque forme d'émancipation de la tutelle américaine.
Les Asiatiques s'insurgent contre la construction des bases militaires de Menoko,
Okinawa et des Philippines et on observe en maints endroits la montée
des tensions dues au nouveau pavage étatique de l'Asie (Afghanistan et
autres anciennes républiques soviétiques). Le groupe de Shangai
demeure la meilleure forme de résistance pour l'heure, mais la transhumance
n'est pas à exclure dans bien des républiques d'Asie centrale
et tout dépend probablement de ce que la Chine et l'Inde feront ou non
avec la Russie.
Les Africains s'organisent de plus en plus massivement, et aussi en dehors de
leurs Etats, mais certes laborieusement contre le retour de l'Afrique des comptoirs.
Ils tentent de lutter pour une justice économique, la démocratisation,
mais aussi contre la cooptation des armées et rebelles dans des plans
militaro-stratégiques de maintien d'une certaine paix du mégaloensemble.
Africom, extension stratégique du commandement américain sur le
continent permettra sous peu un déploiement rapide de ses troupes 18.
Et ce n'est pas seulement Djibouti, mais d'autres espaces comme le Botswana,
l'Ethiopie et le Kenya qui s'ajoutent aux zones stratégiques déjà
acquises en cas de besoin d'action ciblée. Le combat est inégal,
disproportionné. Les africains luttent contre leur fausse marginalisation
économique sur fonds de pillage de leurs ressources. Mais un autre remarquable
effort de résistance culturel à la mondialisation mérite
qu'on s'y attarde, comme l'a fait Robert qui illustre que les valeurs et mentalités
africaines pourraient servir à éviter au monde le gouffre qui
l'attend :
"Parce qu'elles travaillent à contre-courant de l'ordre capitaliste
et de ses principes directeurs, les valeurs qui traversent le continent noir
pourraient être le levier d'une remise en cause de la mondialisation libérale.
19
Pour l'Afrique les exigences d'un développement autocentré dépassent
les initiatives du style NEPAD et la lente construction de l'Union africaine.
Ces initiatives ne prennent qu'au mot le discours de la mondialisation et revendiquent
un partenariat axé sur la réalisation des infrastructures essentiels
à la croissance du capital. Il s'agit d'une piste tronquée si
il n'y pas d'intégration véritable pour entre autres:
-L'autosuffisance alimentaire, la réforme agraire, la modernisation agricole;
-l'industrialisation légère complémentant l'agriculture
-Le rééquilibrage du revenu ville campagne;
-Le panafricanisme avec une intégration régionale et continentale
accélérée;
-Bâtir une économie intérieure, de marché de biens
de consommation de masse, pour la satisfaction des besoins essentiels avant
de s'ouvrir au monde.
-Profiter de cette déconnexion par défaut pour la transformer
en désengagement sélectif profitable, en misant sur les brevets
frappés d'obsolescence et recourir le plus possible à une technologie
à notre portée et moyens.
-Diversification économique dans une perspective de complémentarité
régionale et de péréquation.
-Banque africaine centrale et monnaie continentale;
Armée continentale et brigade civile de prévention des conflits
et de reconstruction post-conflits
-Coopération internationale contre la spéculation, et en conjonction
avec les pôles solidaires Sud/ Sud et avec des internationalistes du Nord
qui partagent nos préoccupation
- La fin de l'impunité et de l'enrichissement illicite et l'atteinte
aux droits de la personne.
-L'émancipation des femmes et le changement des mentalités masculines
-La repolitisation démocratique des masses et leur auto-organisation
- Changements des comportements irresponsables consuméristes et ostentatoires
chez les riches et redécouvertes des schémas de solidarité
-La lutte contre l'impérialisme, les régimes compradore et les
comportements anti-progressistes
-Sauvegarde des ressources naturelles et environnementales, par un comportement
civique et écologique
-Lutter collectivement pour refuser de payer la dette et Réformer les
institutions internationales monétaristes
-Privilégier une coopération internationale plafonnée à
0,7% et non liée.
-Oeuvrer pour un monde humaniste progressiste et polycentrique
Plusieurs de ces exigences sont valables aussi pour l'Amérique latine
et centrale. Les latino-américains, quant à eux, élisant
de plus en plus de régimes progressistes, luttent contre un encerclement
militaro financier des luttes populaires et l'activisme américain. Le
journaliste Jooneed Khan souligne ce matin, dans le cas de la pression contre
Cuba qu'"À une semaine du vote annuel à l'ONU contre le
blocus états-unien de Cuba,George W. Bush a lancé hier un appel
à peine voilé au peuple cubain à se soulever contre le
régime communiste et à l'armée cubaine à se ranger
"du côté de la liberté ". Cuba Libre ", Bush
a affirmé sa volonté de maintenir un demi-siècle d'embargo
contre Cuba jusqu'à un changement de régime. Il a offert des bourses
d'études et des ordinateurs aux Cubains " si
le régime le permet ". Il a annoncé lacréation d'un
fonds international pour favoriser la transition de l'île vers la démocratie.
entouré de proches de quatre détenus politiques cubains. Mais
il n'a mentionné ni les cinq Cubains détenus aux États-Unis
après avoir dénoncé au FBI des actions terroristes visant
Cuba, ni le cas de Luis Posada Carriles, que Cuba recherche pour terrorisme
et qui vit libre aux Etats-Unis" 20.
Les latino-américains sont confrontés par un encerclement maquillé
en lutte anti-narcotique et en promotion du libre-échange tout azimut.
Mais l'espoir de la riposte existe. Les résistants des Ranchos de Caracas
permettent le rêve bolivarien et l'avancée des organisations du
Barrio; les Cocaleros de Bolivie et les pauvres assoiffés de Cochabamba
ont donné une leçon de résistance au monde;l'Equateur et
l'argentine font une révolution tranquille; la guérilla s'accroche
encore en Colombie; les fazendas du Brésil comme les paysans zapatistes
du Chiapas sont encore là et résistent; le paysan mexicain peut
encore lutter contre le maïs américain subventionné; Cuba
n'est pas tombé sans Castro et lutte toujours contre son encerclement
Dans toute cette effervescence, partout la paranoïa sécuritaire
et la rationalité marchande contribuent tout de même à instaurer
un nouvel alignement économique et stratégique des pays du tiers
monde devant le supra-impérialisme. C'est contre cela que nous
devons lutter tout en étant solidaire des voies d'espoir ouvertes. C'est
donc contre cela que l'esprit de Bandoeng et de la tricontinentale doit être
revigoré, tout en dénonçant ses errements. Afin aussi que
les sociétés du Sud puissent lutter contre l'érosion de
leurs valeurs de solidarité d'entraide et d'humanité, si utiles
au monde pour une autre mondialisation. Celle pour laquelle la nébuleuse
alter mondialiste, qui a su synthétiser l'essentiel des revendications
non-alignées, escompte le soutien de l'humanité, pour qu'elle
lutte contre le risque de sa propre cooptation et mène à bien
sa mission. C'est pour cela que le paysan coréen Lee Kyung Hue s'est
sacrifié en septembre 2003 ici à Cancun. C'est aussi contre une
mondialisation prédatrice et l'unilatéralisme belliciste de grande
puissance que s'étaient prononcés les non-alignés à
Kuala Lumpur en février de cette même année. Lors de l'anniversaire
du 50ème a été proclamée la déclaration pour
nouveau partenariat Asie-Afrique. Il en faut une similaire entre l'Afrique et
l'Amérique latine. Je crois que la Déclaration de Bamako de 2006,
en plus des précédentes, offrent une plateforme pour un renouveau
tricontinental.
Aujourd'hui, partout on semble davantage reprendre conscience de l'ampleur des
inégalités entre le Nord et le Sud, mais aussi de l'état
dramatique du monde. Probablement davantage depuis les attentats du 11 septembre,
quand on sait comment la pauvreté et la frustration sont les terreaux
de tels phénomènes. La renégociation en cours des rapports
Nord-Sud est bien enclenchée, mais elle est éparse et fragmentée.
Et dans les errements occasionnés par la mondialisation, elle n'est peut
être pas suffisamment perceptible. Il y a, il est vrai, trop d'Etats qui
sont docilement alignés, vers ce qui leur est fait miroité. Soumission,
compromission concussions sont de mise. Les semi-périphéries,
considérées modèles, requièrent toujours de transferts
de technologies du Nord, tout en s'autonomisant. Ailleurs, les zones franches,
la réfection des codes miniers et l'arrêt des législations
laissent en pâture des pans entiers aux multinationales.
Je suis arrivé à Mexico dans un avion bondé de travailleurs
et de travailleurs Maya guatémaltèques, dans leurs plus beau atours,
qui avaient achevé de travailler dans les champs du Québec. J'ai
trouvé qu`a l'aéroport à Montréal comme à
Mexico on les traitait souvent avec dédain 21,
et que certains des passagers mexicains les considéraient avec curiosité
et mépris. Seuls une poignée ont obtenu ce "privilège"
pour travailler, à l'instar de ceux qui s'entassent dans les maquiladores.
Certaines de ces femmes ont abandonné leurs enfants, ont parfois dû
se prostituer des années pour obtenir de quoi payer leur sauf conduit.
Ce que ces gens endurent pour obtenir ce droit montre bien que la mondialisation
ne permet pas encore la libre circulation des travailleurs , illustrant qu'elle
n'est toujours pas effective.
Il importe de réaliser les possibilités de développement
à la base, afin de ne plus voir le spectacle affligeant de jeunes qui
traversent les déserts du Mexique ou du Sahara, l'atlantique ou le pacifique
vers le chimérique El Norte. Mais, puisque l'horizon semble bloqué,
risquer ce jeu de la mort en vaut la chandelle pour bien des populations, de
plus en plus meurtries par ces ajustements à la mondialisation, et qui
par survie et envie de modernité se réorganisent massivement dans
l'économie informelle.. Pourtant tous les cas il y a un dynamisme réel,
voire un réveil perceptible au sud. Il faut encourager les mouvements
qui demandent un retour au non -alignement, qui plaident comme nous pour une
plus grande intégration des peuples du sud dans des projets de société
de type autocentré collectif.
Mes chers collègues et camarades, dans vos travaux, il faut insister
sur la préservation des biens communs, un développement responsable
et populaire, le démantèlement des bases militaires étrangères,
une réforme en profondeur du système monétaire et multilatéral,
et des règles plus équitables du marché mondial. Il faut
surmonter nos différences et plutôt voir ce que nous avons plutôt
si majoritairement en commun; mieux nous concerter dans le respect de nos différence;
arrimer davantage nos préoccupations aux mouvements internationalistes
dans les pays du centre. Ainsi nous pourrions contribuer à donner globalement
une chance à un autre monde, et à un développement endurable
pour nos enfants! Ché est mort ce mois d'octobre il y a quarante ans,
et Sankara il y a vingt ans pour qu'une utopie positive et une autre humanité
adviennent. Mais ils ne sont pas morts en vain, puisque vous êtes tous
et toutes là à continuer leur oeuvre.
Neruda a dit :
" Vous allez voir combien nous sommes et comptons.
Vous allez voir combien nous sommes et serons."
La lutte continue. Que revive donc enfin la tricontinentale!
1 www.grila.org
2 Azzam Mahjub, ed, Adjustment or Delinking,
the African Experience, Third World Forum, UNU, Zed Books, London,1990 et dans
l'abondante bibliographie de Samir Amin,entre autres la Déconnexion;
Les défis de la mondialisation, L'harmattan, 1996 etc
3 Termes merveilleux que j'emprunte à Jean
Ziegler
4 Comme la présence de tabac dans la momie
de Ramses II, denrée exclusivement américaine à cette époque.
5Van Sertima Ivan, They Came Before Columbus, Random
House, New York, 1976
6 http://www.johntoddjr.com/86 Yanga/yanga01.htm
7Voir ma synthèse à l'occasion
du cinquantenaire de Bandoeng, http://www.azizfall.com
8 Ernesto Ché Guevara, Message à
la Tricontinentale (C'est l'heure des brasiers , et il ne faut voir que la lumière
-José Marti). Le Ché on ne le soulignera pas assez est solidaire
des luttes au Congo et ouvre la voie aux cubains qui plus tard aideront à
la libération de l'Angola.
9 Il faut dans cette veine mentionner durant cette
période la militarisation et la déstabilisation des expériences
populaires par coups d'Etat au Brésil 1964; Bolivie 1971, Uruguay 1972;Chili
1973, Argentine 1976; Pérou 1993 et par divers autres moyens en Afrique,
voir la liste exhaustive dans Yves Benot, Les indépendances Africaines,
Maspéro, 1972
10 Ash Narain Roy, Shangai Cooperation Organisation-
Towards New Dynamism, 18 September 2007
11 Susanna Sandström, James Davies, Edward
Wolff, La répartition mondiale du patrimoine des ménages, UNU-Wider,
2006
12 Titre de notre ouvrage à paraître
: Le supraimpérialisme du mégaloensemble
13 Hobsbawn, voire Wallerstein pour d'autres raisons..
14 Une étude de la commission économique
pour l'Amérique Latine de l'ONU illustre en 2002 que plus de 69,2 milliards
en intérêts et profits ont été payés aux Etats-Unis.
16 Dont j'ai fait la critique dans la première semaine de sa sortie, cf www.grila.org
17 Rebonds , L'Europe favorise la faim en
Afrique , Jean Ziegler rapporteur spécial de l'ONU pour le droit à
l'alimentation.
QUOTIDIEN : mardi 16 octobre 2007 http://www.liberation.fr/rebonds/285046.FR.php
18 Voir les analyses que nous avons consacré
il y a plus de 10 ans à l'initiative African crisis response force et
nos propres proposition d'Africa Pax, dans www.grila.org
19Anne Cécile Robert, L'Afrique au secours
de l'occident, Éditions de l'Atelier, Paris, 2004, p23
20 Jooneed Khan, Bush appelle les cubains à
se soulever, La Presse , Montréal, 25 Octobre 2007
Il y a un visiblement un retour du racisme, voire même aux relents scientifiques
comme les récents propos du prix Nobel Watson. J'ai ailleurs consacré
une synthèse sur ce retour de l'eugénisme scientifique, cf www.azizfall.com
22 Pablo Neruda, Mémorial de l'île
noire
APPEL DE BAMAKO
I. INTRODUCTION
L'expérience de plus de cinq années de convergences mondiales
des résistances au néolibéralisme a permis de créer
une nouvelle conscience collective. Les Forums sociaux mondiaux, thématiques,
continentaux et nationaux et l'Assemblée des mouvements sociaux en furent
les principaux artisans. Réunis à Bamako le 18 janvier 2006, veille
de l'ouverture du Forum social mondial polycentrique, les participants à
cette Journée consacrée au 50e anniversaire de Bandung ont exprimé
leur préoccupation de définir d'autres objectifs du développement,
de créer un équilibre des sociétés abolissant l'exploitation
de classe, de genre, de race et de caste et de tracer la voie d'un nouveau rapport
de forces entre le Sud et le Nord.
L'appel de Bamako se veut une contribution à l'émergence d'un
nouveau sujet populaire historique et à consolidation des acquis de ces
rencontres : le principe du droit à la vie pour tous ; les grandes orientations
d'un vivre ensemble dans la paix, la justice et la diversité ; les manières
de réaliser ces objectifs au plan local et à l'échelle
de l'humanité.
Pour qu'un sujet historique naisse --populaire, pluriel et multipolaire-- il
faut définir et promouvoir des alternatives capables de mobiliser des
forces sociales et politiques. La transformation radicale du système
capitaliste en est l'objectif. Sa destruction de la planète et de millions
d'êtres humains, la culture individualiste de consommation qui l'accompagne
et le nourrit et son imposition par des forces impérialistes, ne sont
plus acceptables, car il y va de la vie même de l'humanité. De
telles alternatives doivent s'appuyer sur la longue tradition des résistances
populaires et prendre aussi en compte les petits pas indispensables à
la vie quotidienne des victimes.
L'Appel de Bamako, construit autour de grands thèmes discutés
en commissions, affirme la volonté de :
(i) construire l'internationalisme des peuples du Sud et du Nord face aux ravages
engendrés par la dictature des marchés financiers et par le déploiement
mondialisé incontrôlé des transnationales ;
(ii) construire la solidarité des peuples d'Asie, d'Afrique, d'Europe
et des Amériques) face aux défis du développement au XXIe
siècle ;
(iii) construire un consensus politique, économique et culturel alternatif
à la mondialisation néo-libérale et militarisée
et à l'hégémonisme des Etats-Unis et de leurs alliés.
II. LES PRINCIPES
1- Construire un monde fondé sur la solidarité des êtres
humains et des peuples
Notre époque est dominée par l'imposition de la concurrence entre
les travailleurs, les nations et les peuples. Pourtant le principe de la solidarité
a rempli dans l'histoire des fonctions autrement plus constructives pour l'organisation
efficace des productions matérielles et intellectuelles. Nous voulons
donner à ce principe la place qui lui revient et relativiser celle de
la concurrence.
2- Construire un monde fondé sur l'affirmation pleine et entière
des citoyens et l'égalité des sexes
Le citoyen doit devenir le responsable en dernier ressort de la gestion de tous
les aspects de la vie sociale, politique, économique, culturelle. C'est
la condition d'une démocratisation authentique. A défaut, l'être
humain est réduit aux statuts juxtaposés de porteur d'une force
de travail, de spectateur impuissant face aux décisions des pouvoirs,
de consommateur encouragé aux pires gaspillages. L'affirmation, en droit
et en fait, de l'égalité absolue des sexes est une part intégrante
de la démocratie authentique. L'une des conditions de cette dernière
est l'éradication de toutes les formes avouées ou sournoises du
patriarcat.
3- Construire une civilisation universelle offrant à la diversité
dans tous les domaines son plein potentiel de déploiement créateur
Pour le néo-libéralisme, l'affirmation de l'individu --non pas
du citoyen- permettrait l'épanouissement des meilleures qualités
humaines. L'isolement insupportable que la compétence impose à
cet individu dans le système capitaliste produit son antidote illusoire
: l'enfermement dans les ghettos de prétendues identités communautaires,
le plus souvent de type para-ethnique et/ou para-religieux. Nous voulons construire
une civilisation universelle qui regarde l'avenir sans nostalgie passéiste.
Dans cette construction, la diversité politique citoyenne, et celle des
différences culturelles et politiques des nations et des peuples, devient
le moyen de donner aux individus des capacités renforcées de déploiement
créateur.
4- Construire la socialisation par la démocratie
Les politiques néolibérales veulent imposer un seul mode de socialisation
par le marché, dont pourtant les effets destructeurs pour la majorité
des êtres humains n'ont plus à être démontrés.
Le monde que nous voulons conçoit la socialisation comme le produit principal
d'une démocratisation sans rivages. Dans ce cadre, où le marché
a sa place, mais pas toute la place, l'économie et la finance doivent
être mises au service d'un projet de société et non pas
être soumis unilatéralement aux exigences d'un déploiement
incontrôlé des initiatives du capital dominant qui favorise les
intérêts particuliers d'une infime minorité. La démocratie
radicale que nous voulons promouvoir restitue tous ses droits à l'imaginaire
inventif de l'innovation politique. Elle fonde la vie sociale sur la diversité
inlassablement produite et reproduite, et non sur le consensus manipulé
qui efface les débats de fond et enferme les dissidents dans des ghettos.
5- Construire un monde fondé sur la reconnaissance du statut non marchand
de la nature et des ressources de la Planète, des terres agricoles
Le modèle capitaliste néo-libéral assigne l'objectif de
soumettre tous les aspects de la vie sociale, presque sans exception, au statut
de marchandise. La privatisation et la marchandisation à outrance entraînent
des effets dévastateurs sans précédents : la destruction
de la biodiversité, la menace écologique, le gaspillage des ressources
renouvelables ou non (pétrole et eau en particulier), l'anéantissement
des sociétés paysannes menacées d'expulsions massives de
leurs terres. Tous ces domaines doivent être gérés comme
autant de biens communs de l'humanité. Dans ces domaines, la décision
ne relève pas du marché pour l'essentiel, mais des pouvoirs politiques
des nations et des peuples.
6- Construire un monde fondé sur la reconnaissance du statut non marchand
des produits culturels et des connaissances scientifiques, de l'éducation
et de la santé
Les politiques néolibérales conduisent à la marchandisation
des produits culturels et à la privatisation des grands services sociaux,
notamment de l'éducation et de la santé. Cette option entraîne
la production en masse de produits para-culturels de basse qualité, la
soumission de la recherche aux priorités exclusives de la rentabilité
à court terme, la dégradation -voire l'exclusion- de l'éducation
et de la santé pour les classes populaires. Le renouvellement et l'élargissement
des services publics doivent être guidés par l'objectif de renforcer
la satisfaction des besoins et les droits essentiels à l'éducation,
la santé et l'alimentation.
7- Promouvoir des politiques qui associent étroitement la démocratisation
sans limite, le progrès social et l'affirmation de l'autonomie des nations
et des peuples
Les politiques néo-libérales nient les exigences spécifiques
du progrès social -qu'on prétend produit spontanément par
l'expansion des marchés- comme de l'autonomie des nations et des peuples,
nécessaire à la correction des inégalités. Dans
ces conditions, la démocratie est vidée de tout contenu effectif,
vulnérabilisée et fragilisée à l'extrême.
Affirmer l'objectif d'une démocratie authentique exige de donner au progrès
social sa place déterminante dans la gestion de tous les aspects de la
vie sociale, politique, économique et culturelle. La diversité
des nations et des peuples, produite par l'histoire, dans ses aspects positifs
comme dans les inégalités qui l'accompagnent, exige l'affirmation
de leur autonomie. Il n'existe pas de recette unique dans les domaines politique
ou économique qui permettrait de faire l'impasse sur cette autonomie.
L'objectif de l'égalité à construire passe par la diversité
des moyens à mettre en uvre.
8- Affirmer la solidarité des peuples du Nord et du Sud dans la construction
d'un internationalisme sur une base anti-impérialiste
La solidarité de tous les peuples -du Nord et du Sud- dans la construction
de la civilisation universelle ne peut être fondée ni sur l'assistance
ni sur l'affirmation qu'étant tous embarqués sur la planète,
il serait possible de négliger les conflits d'intérêts opposant
les différentes classes et nations constituant le monde réel.
Cette solidarité passe par le dépassement des lois et valeurs
du capitalisme et de l'impérialisme qui lui est inhérent. Les
organisations régionales de la mondialisation alternative doivent s'inscrire
dans la perspective du renforcement de l'autonomie et de la solidarité
des nations et des peuples sur les cinq continents. Cette perspective contraste
avec celle des modèles dominants actuels de régionalisation, conçus
comme autant de blocs constitutifs de la mondialisation néo-libérale.
Cinquante ans après Bandung, l'Appel de Bamako exprime aussi l'exigence
d'un Bandung des peuples du Sud, victimes du déploiement de la mondialisation
capitaliste réellement existante, de la reconstruction d'un front du
Sud capable de mettre en échec l'impérialisme des puissances économiques
dominantes et l'hégémonisme militaire des Etats-Unis. Ce front
anti-impérialiste n'oppose pas les peuples du Sud à ceux du Nord.
Au contraire, il constitue le socle de la construction d'un internationalisme
global les associant tous dans la construction d'une civilisation commune dans
sa diversité.
3. OBJECTIFS A LONG TERME ET PROPOSITIONS POUR L'ACTION IMMEDIATE
Pour passer de la conscience collective à la construction d'acteurs collectifs,
populaires, pluriels et multipolaires, il a toujours été nécessaire
d'identifier des thèmes précis pour formuler des stratégies
et propositions concrètes.
Ces thèmes de l'Appel de Bamako, présentés plus en détail
ci-dessous, se recoupent, sans toutefois se recouvrir totalement, les interconnexions
entre eux étant multiples. Ils couvrent les dix domaines suivants, en
fonction d'objectifs à long terme et de propositions d'action immédiate
: l'organisation politique de la mondialisation ; l'organisation économique
du système mondial ; l'avenir des sociétés paysannes ;
la construction du front uni des travailleurs ; les régionalisations
au service des peuples ; la gestion démocratique des sociétés
; l'égalité des sexes ; la gestion des ressources de la planète
; la gestion démocratique des médias et de la diversité
culturelle ; la démocratisation des organisations internationales.
L'appel de Bamako est une invitation à toutes les organisations de lutte
représentatives des vastes majorités que constituent les classes
travailleuses et les exclus du système capitaliste néo-libéral,
ainsi qu'à toutes les personnes et forces politiques qui adhèrent
à ces principes, d'uvrer ensemble pour parvenir à la mise
en uvre effective de ces objectifs.
PROPOSITIONS DE L'APPEL DE BAMAKO
La constitution de synergies et de solidarités au-delà des frontières
géographiques et sectorielles est la seule manière d'agir dans
un monde globalisé et de déboucher sur des alternatives. Des groupes
de travail continueront au cours de cette année d'approfondir et de concrétiser
les thèmes abordés ci-dessous, pour à nouveau faire le
point lors d'une nouvelle rencontre et de proposer des priorités stratégiques
d'action.
1. Pour un système mondial multipolaire fondé sur la paix, le
droit et la négociation
Pour penser un système mondial multipolaire authentique qui rejette le
contrôle de la planète par les Etats-Unis d'Amérique et
garantisse l'ensemble des droits des citoyens et des peuples à disposer
de leurs destinées, il est nécessaire :
1) de renforcer le mouvement de contestation contre la guerre et les occupations
militaires, ainsi que la solidarité avec les peuples en lutte dans les
points chauds de la planète. A cet égard, il serait très
important que la manifestation mondiale contre la guerre en Irak et la présence
militaire de l'Afghanistan prévue les 18 et 19 mars 2006, soit articulée
avec :
- l'interdiction de l'usage et de la fabrication des armes nucléaires
et la destruction de tous les arsenaux existants ;
- le démantèlement de toutes les bases militaires hors du territoire
national, notamment celle de Guantanamo ;
- la fermeture immédiate de toutes les prisons de la CIA.
2) de refuser les interventions de l'OTAN hors d'Europe et d'exiger que les
partenaires européens se dissocient des guerres préventives états-uniennes,
tout en engageant une campagne destinée à sa dissolution.
3) de réaffirmer la solidarité avec le peuple de Palestine qui
symbolise la résistance à l'apartheid mondial exprimé par
le mur établissant la fracture entre " civilisation " et "
barbarie ". A cet effet, le renforcement des campagnes pour exiger la démolition
du mur de la honte et le retrait des troupes israéliennes des territoires
occupés apparaît comme prioritaire.
4) d'élargir les campagnes de solidarité avec le Venezuela et
la Bolivie, en tant que lieux de construction d'alternatives au néo-libéralisme
et d'artisans d'une intégration latino-américaine ;
Au-delà de ces campagnes, pourraient être envisagés :
- la constitution d'un réseau de chercheurs, travaillant en liaison étroite
avec des associations de militants agissant au niveau local, à la construction
de bases de données actualisées et exhaustives relatives aux bases
militaires des Etats-Unis et de l'OTAN. Une information précise sur ces
questions militaires et stratégiques permettrait d'accroître l'efficacité
des campagnes menées pour leur démantèlement ;
- la création d'un Observatoire " Imperialism Watch " qui dénoncerait
non seulement les guerres et leur propagande, mais aussi toutes les manuvres
et pressions, économiques et autres, exercées sur les peuples
;
- la création d'un réseau anti-impérialiste mondial qui
coordonnerait l'ensemble des mobilisations à travers la planète.
2. POUR UNE REorganisation économique du système mondial
Dans la perspective d'une stratégie d'action pour transformer le système
économique mondial, il est nécessaire de :
1) renforcer les campagnes de protestation contre les règles actuelles
de fonctionnement de l'Organisation mondiale du Commerce (OMC) et pour la définition
de règles alternatives (pour la sortie de l'OMC de l'agriculture, des
services, de la propriété intellectuelle
) ;
2) créer des groupes de travail, en relation avec les associations et
mouvements sociaux ayant déjà entrepris ce travail de longue date,
pour établir, de la manière la plus sérieuse et exhaustive
que possible, un état des lieux des propositions de mesures alternatives
dans les domaines économiques les plus fondamentaux :
- l'organisation des transferts de capitaux et de technologies ;
- la proposition de régulations (" codes d'investissements "
par exemple) précisant les droits des nations et des travailleurs ;
- l'organisation du système monétaire : contrôle des flux
de capitaux (en particulier spéculatifs), suppression des paradis fiscaux,
édification de systèmes régionaux de gestion des changes
et leur articulation dans un système mondial rénové (remise
en question du FMI et de la Banque mondiale, retour au principe de la primauté
du droit des nations à définir leur système économique,
abolition des entraves imposées par les décisions non négociées
des organisations internationales
) ;
- l'élaboration d'une véritable législation concernant
les dettes extérieures (exiger des Etats des audits permettant d'identifier
les dettes odieuses) et le renforcement de la mobilisation, à très
court terme, pour l'annulation de dette du Tiers Monde ;
- les réformes des services sociaux et de leur financement : éducation,
santé, recherche, retraites
3) créer des groupes de chercheurs spécialisés pour suivre
les évolutions des mouvements de capitaux et des mécanismes de
dépendance du capital financier national vis-à-vis du capital
financier international ;
4) créer des groupes de travail, avec site internet et groupes de discussions,
par pays et région, pour l'étude des structures de propriété
du capital et des mécanismes de fonctionnement du capitalisme dans chaque
pays et dans ses rapports avec le système financier international ;
5) créer des lieux de formation de journalistes pour les informer sur
les mécanismes complexes de la mondialisation néo-libérale
;
6) mettre en contact, sous la forme de sites internet connectés, les
différentes associations d'économistes progressistes et militants
engagés dans la recherche d'alternatives à la mondialisation néo-libérale
dans chaque région du monde (Asie, Afrique, Amérique latine, Océanie,
Europe, Amérique du Nord).
3. POUR DES REGIONALISATIONS AU SERVICE DES PEUPLES ET QUI RENFORCENT LE
SUD DANS LES NEGOCIATIONS GLOBALES
Partant du constat que le libre échange, en favorisant les plus forts,
est l'ennemi de l'intégration régionale et que cette dernière
ne peut pas être réalisée selon ses règles, il est
nécessaire de dégager les conditions d'une coopération
alternative au sein de chaque grande région, comme aussi celles du renouveau
de la Tricontinentale, en liaison étroite avec l'action des mouvements
sociaux.
- En Amérique latine, face aux agressions des multinationales, les travailleurs
ont inscrit la question de l'intégration régionale dans une perspective
nouvelle, fondée sur des avantages coopératifs, et non plus sur
des avantages comparatifs. Tel est le cas des expériences alternatives
de coopération au Sud en matières de pétrole ( Petrocaribe),
de réduction de la dette (rachat de dettes entre pays du Sud) ou d'éduction
et de santé (médecins cubains), par exemple. Ce sont des principes
politiques qui doivent fonder cette coopération destinée à
favoriser la croissance et la solidarité dans tous les pays, et non plus
les règles imposées par l'OMC.
- En Afrique, l'aspiration à l'unité est très présente,
de même que la conscience de l'impossibilité d'une résistance
ou d'un développement isolés face aux pressions de la mondialisation
néo-libérale. Les institutions d'intégration, nombreuses,
y sont cependant inefficaces, et les plus actives sont celles héritées
des périodes de la colonisation et de l'apartheid. L'Union africaine
et son programme économique et social (NEPAD) n'intègrent aucune
idée de résistance collective. C'est dans ce contexte que les
sociétés civiles doivent prendre conscience la nécessité
de dépasser leurs divisions.
Pour les pays nord-africains des pourtours méditerranéens, les
accords Euro-Méditerranée constituent un exemple supplémentaire
de régionalisation menée aux dépends du Sud.
- En Asie, pour faire face à la mondialisation néo-libérale,
et malgré les difficultés, des initiatives populaires pour une
autre intégration régionale, réunissant nombre d'organisations
des sociétés civiles, d'ONG, etc., se sont mis en marche dans
la plupart des pays, aboutissant notamment à l'élaboration d'une
charte populaire visant au renforcement de la coopération dans les échanges.
En conséquence, il paraît opportun de recommander, au-delà
de l'intensification des campagnes contre les guerres et les menaces de guerres,
les propositions suivantes :
1) pour l'Amérique latine : élargir les campagnes de soutien à
l'ALBA, pour mettre définitivement en échec la stratégie
états-unienne de l'ALCA, promouvoir l'indépendance et le développement
dans la justice et l'équité entre les peuples et construire une
intégration fondée sur la coopération et la solidarité
qui sache s'adapter aux spécificités de ces derniers ; mobiliser
les mouvements sociaux pour un élargissement et un approfondissement
des processus d'intégration alternative, de type Petrocaribe ou Telesur
; promouvoir les échanges répondant à une logique coopérative
; et renforcer les articulations des actions organisations sociales et politiques
pour mettre en uvre ces recommandations.
2) pour l'Afrique : sensibiliser les mouvements des sociétés civiles
sur la nécessité de formuler des propositions alternatives dans
les initiatives africaines ; prendre en compte la nécessité d'articuler
les actions entreprises aux niveaux régional et national ; lancer des
campagnes pour la paix pour mettre fin aux conflits existants ou prévenir
les risques de nouveaux conflits ; se départir de conceptions de l'intégration,
fondée sur la race ou la culture.
3) pour l'Asie : contrecarrer l'expansion et la compétition du capital
entre pays et renforcer la solidarité entre classes laborieuses des différents
pays ; promouvoir le circuit local entre production et consommation ; promouvoir
les sciences pour la reconstruction rurale.
Pour être efficace, la coopération entre pays du Sud doit exprimer
la solidarité des peuples et des gouvernements qui résistent au
néo-libéralisme et cherchent des alternatives dans la perspective
d'un système mondial multipolaire.
4. POUR LA GESTION DEMOCRATIQUE DES Ressources naturelles DE LA PLANETE
Le concept de " ressources naturelles " doit être subordonné
à celui du vivant, et donc du droit à la vie, afin d'arrêter
la dévastation et la déprédation de la planète.
Il s'agit donc d'un principe vital et non d'une simple gestion des ressources
naturelles. Ces dernières ne peuvent être utilisées au-delà
de leur capacité de renouvellement, en les ajustant selon chaque pays.
Des critères de leur utilisation doivent être définis pour
garantir le développement et préserver la biodiversité
et les écosystèmes. Il faut donc encourager le développement
de substituts aux ressources non renouvelables. La marchandisation de la vie
( commodification of life) se traduit par des guerres pour le pétrole,
l'eau, etc. L'agrobusiness privilégie la culture de rente sur la culture
de subsistance tout en imposant des modalités techniques qui produisent
dépendances et destruction de l'environnement (contrats d'exploitation
pour imposer certains matériels, engrais et semences comme les OGM).
Concrètement, deux niveaux d'actions sur l'environnement doivent être
combinées : micro et macro. Au niveau macro, qui concerne les États,
il serait souhaitable qu'un cadre interétatique de concertation multilatéral
ait des moyens d'actions et de pression politique sur les États pour
prendre des mesures globales. Le niveau micro concerne quant à lui les
actions locales ou régionales, où la société civile
a un rôle important à jouer, notamment pour diffuser l'information
et changer les pratiques afin d'économiser les ressources et protéger
l'environnement. Le niveau local doit être renforcé, les décisions
étant trop souvent pensées au seul niveau macro.
Les actions suivantes pourraient en résulter :
1) constituer un tribunal international chargé de juger les crimes écologiques
: les pays du Nord et leurs relais locaux pourraient alors être condamnés
à payer des réparations aux pays du Sud (dettes écologiques)
;
2) rendre illégaux les contrats imposant une dépendance entre
agriculteurs et fournisseurs de semences, et qui conduisent à l'esclavage
technologique et à la destruction de la biodiversité ;
3) abolir les " droits à polluer " (pollution rights) et leur
marché et obliger les pays riches à diminuer leur taux de production
de dioxyde de carbone (5,6 tonnes par an et par personne pour les États-Unis)
pour permettre aux pays pauvres (0,7 tonnes par an et par personne pour les
pays hors G8) de s'industrialiser ;
4) interdire que les grands barrages, dans la mesure où ils sont vraiment
nécessaires, soient construits sans compensation pour les populations
déplacées (réfugiés économiques) ;
5) protéger les ressources biologiques et génétiques des
brevets du Nord et qui appauvrissent les pays du Sud, qui constituent un vol
de type colonial ;
6) combattre la privatisation de l'eau, telle que promue par la Banque Mondiale,
même sous sa forme de partenariat privé-public (PPP, private-public
partnership) et garantir une quantité minimum d'eau par personne dans
le respect du rythme de renouvellement des nappes phréatiques ;
7) créer un Observatoire de l'Environnement (Ecologic Watch) susceptible
de dénoncer et de réagir aux agressions caractérisées
contre l'environnement.
5. POUR UN AVENIR MEILLEUR DES AGRICULTURES PAYSANNES
Dans le domaine de l'agriculture paysanne, il existe d'abord des objectifs à
moyen et long termes, liés à la souveraineté alimentaire
et qui se situent à la fois aux niveaux national, international, multilatéral
(celui de l'OMC) et bilatéral (Accords de partenariat économique
[APE], négociés entre les pays ACP et l'Union européenne).
Ensuite, au niveau national, cela concerne aussi bien la politique des prix
et marchés agricoles que la politique des structures, l'accès
des agriculteurs aux moyens de production et d'abord à la terre. A très
court terme, en 2006, il s'agit de faire échouer la finalisation du Doha
Round, ce qui facilitera le refus de conclure les Accords de partenariat économique.
A cet effet, les propositions portent sur deux axes : les moyens pour imposer
la souveraineté alimentaire à moyen terme, et comme préalable
la mise en échec du Doha Round et les Accords de partenariat économique.
1) Propositions pour imposer la souveraineté alimentaire :
La souveraineté alimentaire est le droit qui doit être reconnu
à chaque État (ou groupe d'États) de définir sa
politique agricole intérieure et le type d'insertion qu'il souhaite dans
le marché mondial, avec le droit de se protéger efficacement à
l'importation et de subventionner ses agriculteurs à condition de s'interdire
toute exportation de produits agricoles à un prix inférieur au
coût de production total moyen sans subventions directes ou indirectes
(en amont ou en aval). Elle est le bras de levier devant permettre à
tous les pays de recouvrer leur souveraineté nationale dans tous les
domaines. C'est aussi un outil de promotion de la démocratie puisqu'elle
nécessite d'impliquer fortement les différents acteurs des filières
agroalimentaires à la définition de ses objectifs et moyens, en
commençant par les agriculteurs familiaux. Elle implique donc des actions
de régulation aux niveaux national, sous-régional et international.
- Au niveau national :
Les États doivent garantir l'accès des exploitations paysannes
aux ressources productives, et d'abord à la terre. Il faut arrêter
de promouvoir l'agriculture d'agrobusiness avec accaparement de terres par les
bourgeoisies nationales (dont fonctionnaires) et les firmes transnationales
au détriment des exploitations paysannes. Cela implique de faciliter
les investissements des exploitations familiales et de transformer les produits
locaux pour les rendre plus attractifs aux consommateurs. L'accès à
la terre de tous les paysans du monde doit être reconnu comme un droit
fondamental. Sa mise en uvre exige des réformes adéquates
des systèmes fonciers et parfois des réformes agraires.
Pour faire partager l'objectif de la souveraineté alimentaire aux consommateurs
urbains -condition indispensable pour que les gouvernements s'y engagent-, trois
types d'actions sont à mener :
- encadrer l'action des commerçants qui pénalise les agriculteurs
et consommateurs.
- faire des campagnes de sensibilisation des consommateurs sur le tort immense
fait à l'agriculture et à toute l'économie par la dépendance
des produits importés, qui sont pratiquement les seuls vendus, par exemple
dans les supermarchés d'Afrique de l'Ouest.
- relever progressivement les prix agricoles par la hausse des droits à
l'importation pour ne pas pénaliser les consommateurs au pouvoir d'achat
très limité. Cela doit s'accompagner de la distribution à
ceux-ci de coupons d'achat au prix ancien des produits alimentaires locaux,
à l'image de ce qui se fait aux États-Unis, en Inde et au Brésil,
et cela en attendant que les gains de productivité des agriculteurs aient
fait baisser leurs coûts de production unitaires, leur permettant de baisser
leurs prix de vente aux consommateurs.
- Au niveau sous-régional :
Pour que les États puissent recouvrer leur pleine souveraineté,
et d'abord la souveraineté alimentaire, l'intégration politique
régionale s'avère incontournable pour les petits pays du Sud.
A cet effet, il faut réformer les institutions régionales actuelles,
notamment, en Afrique, l'UEMOA et la CEDEAO, trop dépendantes de ces
diverses méga-puissances.
- Au niveau international :
Faire pression pour que les Nations unies reconnaissent la souveraineté
alimentaire comme un droit fondamental des États indispensable pour mettre
en uvre le droit à l'alimentation défini par la Déclaration
universelle des droits de l'homme de 1948 et le Pacte international relatif
aux droits économiques, sociaux et culturels de 1996. A ce niveau, quatre
instruments de régulation des échanges agricoles internationaux
sont à instaurer pour rendre la souveraineté alimentaire effective
:
- Une protection efficace à l'importation, c'est-à-dire fondée
sur des prélèvements variables garantissant un prix d'entrée
fixe de manière à garantir des prix agricoles intérieurs
minima sécurisant les investissements des agriculteurs et les prêts
des banques, les droits de douane étant insuffisamment protecteurs face
à des prix mondiaux fortement fluctuants, fluctuation aggravée
par celle des taux de change.
- L'élimination de toutes les formes de dumping, en interdisant toute
exportation au dessous du coût de production total moyen du pays sans
subventions directes ou indirectes.
- Des mécanismes de coordination internationale de la maîtrise
de l'offre, de manière à éviter des surproductions structurelles
et à minimiser les surproductions conjoncturelles qui font s'effondrer
les prix agricoles.
- La nécessité de sortir l'agriculture de l'OMC en confiant la
régulation internationale des échanges agricoles à une
institution des Nations Unies qui pourrait être la FAO. En particulier
en réformant son organisation sur le modèle tripartite de l'OIT
(Organisation internationale du travail), ce qui associerait à la régulation
les représentants des syndicats agricoles (FIPA et Via Campesina) à
côté de représentants des firmes agroalimentaires (qui agissent
déjà dans l'ombre sur les gouvernements négociant à
l'OMC) et des États.
2) Propositions à court terme pour mettre en échec le Doha Round
et les Accords de partenariat économique :
Un enseignement majeur de la Conférence ministérielle de l'OMC
à Hong Kong est que le Brésil et l'Inde, et avec eux le G-20,
se sont distancés des intérêts des populations du Tiers
Monde et se sont révélés des promoteurs les plus déterminés
de la mondialisation néo-libérale. Puisque le Doha Round est un
" paquet global " ( single undertaking), il y a moyen de le mettre
en échec. La société civile internationale, et d'abord
les organisations paysannes du Nord et du Sud, pourront dans une campagne médiatique,
montrer que ces subventions (particulièrement de la " boîte
verte "), sont un instrument de dumping bien plus considérable que
les subventions explicites à l'exportation, et le seront encore plus
à partir de 2014 lorsque les premières auront été
éliminées.
6. POUR LA CONSTRUCTION DU FRONT UNI DES TRAVAILLEURS
Deux des armes principales entre les mains de travailleurs sont le droit de
vote et le droit de constituer des syndicats. La démocratie et les syndicats,
jusqu'à présent, ont été construits principalement
sur une base nationale. Cependant, la mondialisation néo-libérale
est un défi pour les travailleurs du monde entier et le capitalisme mondialisé
ne peut être affronté uniquement au niveau national. Aujourd'hui,
la tache est double : renforcer le niveau national et simultanément mondialiser
la démocratie et réorganiser une classe ouvrière mondiale.
Le chômage massif et le caractère croissant du travail informel
sont une autre raison majeure pour repenser les organisations existantes des
classes travailleuses. Une stratégie mondiale du travail doit considérer
non seulement la situation des ouvriers au travail munis de contrats stables.
L'emploi hors des secteurs formels concerne une partie croissante des travailleurs,
même dans les pays industrialisés. Dans la plupart des pays du
Sud, les travailleurs du secteur non formel -travailleurs avec des emplois temporaires,
travailleurs des secteurs informels, auto-emplois, les chômeurs, les vendeurs
de rue, ceux qui vendent leurs propres services-, forment ensemble la majorité
des classes travailleuses. Ces groupes sont en croissance dans la plupart des
pays du Sud à cause d'un chômage élevé et du double
processus, d'une part la raréfaction et l'informalisation des emplois
garantis et d'autre part l'exode rural continu. La tâche la plus importante
sera pour les travailleurs hors du secteur formel de s'organiser et pour les
syndicats traditionnels de s'ouvrir afin de réaliser une action commune.
Les syndicats traditionnels éprouvent des difficultés à
répondre à ce défi. Toutes les organisations des travailleurs
hors secteurs formels ne seront pas nécessairement des syndicats, ou
organisations similaires et les syndicats traditionnels devront aussi se transformer.
De nouvelles perspectives de construire ensemble, fondés sur des liens
horizontaux et le respect mutuel, doivent se développer entre les syndicats
traditionnels et les nouveaux mouvements sociaux. A cet effet, les propositions
suivantes sont soumises à considération :
1. Une ouverture des syndicats vers une collaboration avec les autres mouvements
sociaux sans essayer de les subordonner à la structure syndicale traditionnelle
ou à un parti politique spécifique
2. La constitution de structures syndicales effectivement transnationales afin
de faire face aux employeurs transnationaux. Ces structures syndicales devraient
avoir en même temps une capacité de négociation et un mandat
d'organiser des actions communes au-delà des frontières nationales.
A cet effet, un pas important serait d'organiser des structures syndicales fortes
au sein de certaines transnationales. Ces dernières possèdent
un réseau de production complexe et sont souvent très sensibles
à toute rupture dans les chaînes de production et de distribution,
ce qui indique vulnérabilité. Quelques succès dans les
combats contre les transnationales pourraient avoir un impact réel sur
les rapports de forces mondiaux entre capital et travail.
3. Le développement technologique et le changement structurel sont nécessaires
pour améliorer les conditions de vie et éradiquer la pauvreté,
mais les relocalisations de production ne sont pas aujourd'hui réalisées
dans l'intérêt des travailleurs, sinon selon une logique exclusive
de profit. Il est nécessaire de promouvoir une amélioration graduelle
des salaires et des conditions de travail, une production locale croissant avec
la demande locale et un système de négociation pour les relocalisations
en tant qu'alternatives à la logique du profit et du libre échange.
Ces relocalisations pourraient faire partie de négociation transnationales,
afin d'éviter que les travailleurs des différents pays soient
forcés d'entrer en concurrence les uns avec les autres dans une lutte
implacable.
4. Considérer les droits des travailleurs migrants comme une préoccupation
de base pour les syndicats en assurant que la solidarité entre travailleurs
ne soit pas liée à leur origine nationale. En effet, la ségrégation
et la discrimination, que ce soit sur des bases ethniques ou autres, sont des
menaces pour la solidarité de la classe travailleuse.
5. Veiller à ce que l'organisation transnationale future de la classe
travailleuse ne soit pas conçue comme une structure unique, hiérarchique
et pyramidale, mais bien comme une variété de différents
types d'organisations, et une structure en réseau avec de nombreux liens
horizontaux.
6. Promouvoir un front du travail réorganisé dans des structures
couvrant aussi les travailleurs hors du secteur formel dans le monde entier,
capable en action coordonné d'affronter efficacement le capitalisme mondialisé.
Seul un tel mouvement global mondial et renouvelé des travailleurs ,
agissant ensemble avec d'autres mouvements sociaux pourra transformer le monde
présent et créer un ordre mondial fondé sur la solidarité
plutôt que sur la concurrence.
7. POUR UNE DEMOCRATISATION DES SOCIETES DEVANT PERMETTRE UN PLEIN DEVELOPPEMENT
HUMAIN
Les forces progressistes doivent se réapproprier le concept de démocratie,
car une société alternative, socialiste, doit être pleinement
démocratique. La démocratie ne se décrète pas d'en
haut. Elle est un processus de transformation culturelle, car les personnes
se transforment au travers de leurs propres pratiques. Il est donc indispensable
que les acteurs des mouvements populaires et des gouvernements de gauche ou
progressistes comprennent qu'il faut créer des espaces d'une réelle
participation tant au niveau des lieux de travail qu'à celui des lieux
géographiques de vie. Sans la transformation des personnes en acteurs
protagonistes de leur histoire, on ne pourra point résoudre les problèmes
des peuples : santé, alimentation, éducation, logement
.
La chute des pays socialistes d'Europe de l'Est a beaucoup à voir avec
cette absence de participation. Les citoyens de ces pays n'étaient plus
guère motivés à défendre des régimes où
ils étaient des observateurs et non des acteurs.
La lutte pour la démocratie doit aussi être liée à
la lutte pour l'éradication de la pauvreté et de toutes les formes
d'exclusion. En effet, si l'on veut résoudre ces problèmes, il
faut que le peuple devienne le sujet du pouvoir. Cela implique la lutte contre
la logique de profit du capital et de mettre en place, dans les espaces que
l'on peut conquérir, une logique différente, humaniste et solidaire.
Car, la seule affirmation de la nécessité d'une société
alternative ne suffit plus et il est donc nécessaire de proposer des
initiatives populaires qui soient des alternatives au capitalisme et qui cherchent
à briser la logique marchande et les rapport que cette dynamique impose.
Mais il s'agit aussi d'organiser des luttes qui ne se réduisent pas à
de simples revendications économiques, même si ces dernières
sont nécessaires, et qui proposent un projet social alternatif, incluant
de réels niveaux de pouvoir et de démocratie, dépassant
les formes actuelles de la démocratie représentative, parlementaire,
électoraliste. Il est donc nécessaire de lutter pour un nouveau
type de démocratie, venant d'en bas, pour ceux d'en bas, par le biais
des gouvernements locaux, des communautés rurales, des fronts de travailleurs,
des citoyens
Cette pratique démocratique, solidaire, sera la meilleure
manière d'attirer de nouveaux secteurs sociaux dans une lutte pour la
société alternative pleinement démocratique.
Afin de concrétiser les principes énoncés, les grandes
lignes suivantes sont proposées :
- Inscrire la démocratie dans l'ensemble des conditions qui caractérisent
les mouvements d'émancipation et de libération, dans leur dimension
individuelle et collective.
- Reconnaître que l'échec du soviétisme et des régimes
issus de la décolonisation résultent en grande partie de leur
déni des libertés et de leur sous-estimation de la démocratie.
L'élaboration d'alternatives doit intégrer ce constat et donner
une place prééminente à la construction démocratique.
- Contester le double discours des puissances dominantes promptes à donner
des leçons de démocratie. Le cynisme de l'impérialisme
américain est particulièrement insupportable alors qu'ils se manifestent
comme fauteurs de guerres, de tortures, de violations de libertés. Pour
autant, cela ne saurait servir de prétexte à limiter les libertés
et l'exercice de la démocratie.
- Récuser la conception dominante de la démocratie avancée
par les Etats-Unis et les puissances occidentales. La démocratie ne peut
être définie comme l'acceptation des règles du marché
et la subordination au marché mondial, d'élection pluralistes
contrôlées de l'extérieur et d'une idéologie réductrice
des droits de l'homme. Ce type de démocratie consiste à imposer
l'expansion de la marchandisation en la liant arbitrairement à l'importance
reconnue des élections libres et du respect des droits. On ne fait pas
alors que restreindre la démocratie, on en pervertit le sens.
- Reconnaître qu'il existe une forte dialectique entre démocratie
politique et démocratie sociale, car une démocratie politique
est incomplète et ne peut durer si persistent les inégalités
et l'exploitation et l'injustice sociale. Une démocratie sociale ne peut
progresser sans lutte contre l'oppression et les discriminations, tout en rappelant
qu'aucune politique sociale ne peut justifier l'absence de libertés et
le non-respect des droits fondamentaux.
- Affirmer que la démocratie nécessite une participation effective
et croissante de la population, des producteurs et des habitants. Celle-ci implique
une transparence dans les processus de décision et dans les responsabilités
et elle n'annule pas l'importance de la démocratie représentative.
Au contraire, elle la complète et l'approfondit.
- Puisque la démocratie doit faciliter la lutte contre la pauvreté,
les inégalités, les injustices et les discriminations, elle doit
laisser une place stratégique aux pauvres et aux opprimés, à
leurs luttes et à leurs mouvements. Dans ce sens la démocratie
dans le fonctionnement de ces mouvements concourre à leur pérennité
et à leurs succès.
- La démocratie dans le mouvement altermondialiste est une indication
de l'importance que le mouvement accorde à la démocratie dans
ses orientations. Elle implique un renouvellement de la culture politique et
de la culture d'organisation, une attention particulière accordée
à la question de l'autorité et de la hiérarchie. A cet
effet, une des propositions d'action immédiate est de mener une campagne
pour que les mouvements d'éducation populaire fassent une place importante
à l'éducation citoyenne et à l'éducation à
la démocratie et que cette dimension soit présente dans l'enseignement.
Rappelons, en effet, que le mouvement altermondialiste est porteur d'un projet
foncièrement démocratique. Il revendique l'accès pour tous
aux droits fondamentaux. Il s'agit des droits civils et politiques et notamment
des droits à la libre organisation et à la libre expression qui
sont les fondements des libertés démocratiques. Il revendique
aussi les droits économiques, sociaux, culturels et environnementaux
qui sont les fondements de la démocratie sociale. Il revendique enfin
les droits collectifs et les droits des peuples à lutter contre l'oppression
et contre les violences qui leurs sont imposées. Il s'agit là
de la définition d'un programme de mise en uvre de la démocratie.
Le mouvement altermondialiste reconnaît aussi l'importance des services
publics comme un des moyens essentiels de garantir l'accès aux droits
pour tous et l'égalité des droits. Il défend les luttes
des travailleurs et des usagers des services publics. Il met en avant les propositions
issues des mouvements de défense des services publics, et notamment des
services d'éducation et de santé. Par exemple pour la santé
l'accès à une liste de médicaments gratuits et le refus
des monopoles, de la dictature des brevets et de la prétention à
breveter le vivant.
-La lutte pour la démocratie doit tenir compte des différents
niveaux d'intervention suivant les espaces. Nous en retiendrons cinq : l'entreprise,
la démocratie locale, la démocratie nationale, les grandes régions,
la démocratie mondiale. Pour chacun de ces niveaux, à titre d'illustration,
une action peut être proposée. Le choix des priorités résultera
du débat stratégique.
1) La démocratie dans l'entreprise est une revendication majeure. Elle
implique la reconnaissance du pouvoir des travailleurs, des usagers et des collectivités
publiques territoriales et nationales. Elle nécessité le refus
de la dictature des actionnaires et de la logique destructrice du capital financier.
Elle débouche sur le contrôle des décisions, et notamment
des délocalisations. La mise en valeur des formes innovantes d'auto-organisation
et de mutualisation est une des manières de revendiquer la pluralité
des formes de production et de refuser la fausse évidence de l'efficacité
de l'entreprise capitaliste privée. Le mouvement pour la responsabilité
sociale et environnementale des entreprises présente un grand intérêt,
malgré les risques de récupération, à condition
de déboucher sur des normes publiques contraignantes dans le droit international.
2) La démocratie locale répond à la demande de proximité
et de participation. Elle repose sur des institutions locales qui doivent garantir
les services publics et qui augurent d'une alternative au néo-libéralisme
préférant le niveau local et la satisfaction des besoins à
l'ajustement de toute la société au marché mondial. Elle
permet de renouveler la citoyenneté, notamment à travers celle
de résidence et de ses conséquences en termes de droits de vote.
3) La démocratie nationale reste l'échelon stratégique.
Les questions des identités, des frontières, du respect des droits
des minorités, de la légitimité des institutions participent
aux fondements de la souveraineté populaire. Les politiques publiques
peuvent être des espaces d'affrontement contre le néo-libéralisme.
La redistribution des richesses fondée sur la fiscalité est à
défendre et à étendre. Des mesures comme le revenu minimum
et la couverture sociale fondée sur la solidarité entre générations
ne sont pas réservées au pays riches, mais découlent des
conditions du partage entre rémunérations du travail et profits
spécifiques à chaque société.
4) Les grandes régions peuvent être aussi bien des vecteurs de
la mondialisation néo-libérale, comme dans l'Union Européenne,
que des contre-tendances et des lieux de résistance, comme le montre
les évolutions du Mercosur et la mise en échec de l'ALCA. De ce
point de vue, les forums sociaux continentaux ont des enjeux considérables.
5) La démocratie mondiale est une perspective de réponse à
la mondialisation néo-libérale. Dans la situation actuelle, les
mobilisations prioritaires portées par le mouvement altermondialiste
sont : l'annulation de la dette, la remise en cause fondamentale de l'OMC, la
suppression des paradis fiscaux, la taxation internationale et tout particulièrement
celle du capital financier (transferts de capitaux, profits des firmes transnationales,
écotaxes
), une réforme radicale des institutions financières
internationales (avec notamment le principe un pays, une voix), la réforme
des Nations unies dans le respect des droits des peuples et le refus de la guerre
préventive.
Il serait donc nécessaire de : se doter d'un Observatoire de la Démocratie,
qui soit en mesure de résister à l'hégémonie des
pays dominants, au premier rang desquels les États-Unis, et à
leur discours fallacieux sur la démocratie ; encourager le contrôle
citoyen ; promouvoir les formes démocratiques inventées et mises
en uvre par les mouvements sociaux et citoyens.
8. POUR L'ERADICATION DE TOUTES LES FORMES D'OPPRESSION, D'EXPLOITATION ET
D'ALIENATION DES FEMMES
Les formes du patriarcat sont multiples, comme ses liens avec l'impérialisme
et le néo-libéralisme. Il est important et nécessaire d'en
analyser l'impact sur les femmes. Le concept de patriarcat se réfère
à la domination du père/patriarche et a servi à décrire
un modèle familial dominé par les hommes ayant autorité
sur tous les autres membres de la famille. Le modèle n'est certes pas
universel, nombre de sociétés africaines ayant été
matrilinéaires ou à régime dualiste, avec des lignages
paternels et utérins qui ont leurs rôles pour l'individu. Ce système
patriarcal s'est étendu avec l'essor des religions abrahamiques et des
idéologies et législations coloniales. Aujourd'hui, le patriarcat
désigne surtout la domination masculine, l'inégalité entre
les sexes au détriment des femmes et leurs multiples formes de subordination.
La famille qui socialise l'enfant reste le lieu premier de la " domestication
" des filles et des femmes. Cette hiérarchisation des sexes est
d'autant plus marquée qu'elle est soutenue par des normes culturelles
et des valeurs religieuses menant à l'appropriation des capacités
productives et reproductives des femmes. L'État renforce ce pouvoir patriarcal
avec ses politiques et ses codes de la famille. Des discriminations persistent
dans les relations au sein de la sphère familiale, dans l'éducation,
dans l'accès aux ressources naturelles, matérielles et financières,
à l'emploi, dans la participation au pouvoir politique, etc. Malgré
une avancée sensible des droits des femmes, la domination masculine s'inscrit
encore durablement avec la " masculinisation " des institutions que
reproduisent les organisations néo-libérales.
L'analyse des rapports entre patriarcat et impérialisme et le bilan,
mitigé, des luttes des femmes contre ces systèmes amène
à proposer plusieurs actions :
1. Rompre avec la marginalisation de la question des femmes, qui aboutit à
un apartheid politique et scientifique. La question du genre étant transversale,
elle doit être prise en compte dans toutes les recommandations.
2. Poursuivre le lobbying des organisations de la société civile
et de la classe politique, de façon à renforcer l'alliance entre
organisations féministes et forces progressistes et inscrire dans leur
agenda le plaidoyer en faveur des femmes, comprenant :
- la lutte contre l'image de leur position d'infériorité dans
les discours sociaux, politiques, culturels et religieux de la société
globale ;
- le développement de l'éducation et de la formation des femmes
afin de briser l'internalisation de cette position d'infériorité
;
- la diffusion d'une meilleure conscience de leurs rôles actifs dans la
société ;
- l'incitation des hommes à s'interroger sur cette domination masculine
pour en déconstruire les mécanismes ;
- le renforcement des dispositions juridiques pour une égalité
effective entre les sexes ;
- l'accroissement de leur représentation dans les institutions (parité).
3. Rendre visible l'histoire des femmes, leurs actions individuelles et collectives,
notamment :
- le projet d'attribution du prix Nobel de la Paix 2005 à Mille femmes
institution mise sur pied par des associations de Hong Kong ;
- la campagne de Women say no to war contre la guerre en Irak ;
- diverses campagnes sur des sujets d'actualité ou des projets de société.
4. Promouvoir le droit fondamental des femmes à disposer de leur corps
physique et mental, à contrôler elles-mêmes les décisions
relatives à leur choix de vie : éducation, emploi, activités
diverses, mais aussi sexualité et fécondité (droit à
la contraception, choix de la fécondité, droit d'avortement
)
-le corps des femmes étant le site d'oppressions et de violences de toutes
natures.
5. Soutenir la réflexion théorique, à partir des expériences
féminines, pour aller à l'encontre de la domination masculine,
et renforcer les perspectives des femmes sur diverses questions affectant la
société afin d'ouvrir de nouveaux horizons pour la recherche et
l'action, en matières notamment de population, dans le prolongement de
la Conférence du Caire sur la population (1994), ou d'environnement,
à la suite du Sommet de la terre à Rio de Janeiro (1992), au cours
duquel les femmes ont exigé le droit de vivre dans un environnement sain.
6. Développer les bases de données et un portail internet sur
les rapports entre les femmes et l'impérialisme et le néo-libéralisme.
9. POUR LA GESTION DEMOCRATIQUE DES MEDIAS ET DE LA DIVERSITE CULTURELLE
1- Pour le droit à l'éducation :
En amont du droit à la culture, du droit à l'information et du
droit d'informer, se pose le problème fondamental du droit à l'éducation.
Ce droit, s'il est officiellement reconnu partout, reste sans effectivité
dans de nombreux pays, et tout particulièrement pour les filles. C'est
donc une tâche prioritaire pour tous les mouvements sociaux que de faire
pression sur les gouvernements pour qu'ils remplissent leurs obligations les
plus élémentaires dans ce domaine.
2- Pour le droit à l'information et le droit d'informer :
- Initiatives en direction des grands médias
Le droit à l'information et le droit d'informer entrent en contradiction
avec la logique générale du système médiatique.
Par sa concentration croissante à l'échelle mondiale, il est en
effet non seulement partie prenante directe, et bénéficiaire des
mécanismes de la mondialisation néo-libérale, mais également
vecteur de son idéologie. Il faut donc lutter pied à pied pour
mettre des grains de sable dans cette entreprise de " formatage "
des esprits, qui prétend faire accepter comme inévitable et même
souhaitable l'ordre néo-libéral. A cette fin, des campagnes doivent
être lancées dans chaque pays, dans le cadre d'une coordination
internationale :
- pour des initiatives législatives visant à lutter contre la
concentration des médias ;
- pour des initiatives législatives visant à garantir l'autonomie
des rédactions par rapport aux actionnaires et propriétaires,
en encourageant, là où elles n'existent pas, la création
de sociétés de journalistes, et en leur donnant des pouvoirs réels
;
- pour l'éducation à la critique des médias dans le système
scolaire et dans les organisations populaires.
- Favoriser les médias alternatifs
Les médias alternatifs et à but non lucratif, sous toutes leurs
formes (papier, radio, télévision, internet), jouent déjà
un rôle important pour une information pluraliste et non soumise aux diktats
de la finance et des multinationales. C'est pourquoi il faut exiger des gouvernements
que ces médias bénéficient de conditions réglementaires
et fiscales privilégiées. Un Observatoire des Médias alternatifs
pourrait identifier les législations les plus avancées existant
actuellement dans le monde. A l'instar de ce que font les propriétaires
et directeurs des grands médias, il serait utile d'organiser chaque année
une rencontre des responsables des médias alternatifs du monde entier,
éventuellement dans le cadre du processus des Forums sociaux mondiaux.
- Ne pas laisser le monopole des images du monde aux télévisions
du Nord
Les grandes chaînes de télévision internationale du Nord,
comme CNN, ont longtemps bénéficié d'un monopole de fait
et donné une vision du monde correspondant aux intérêts
des puissances dominantes. Dans le monde arabe, la création d' Al-Jazeera
a permis, avec un grand professionnalisme, de rompre avec la vision unilatérale
des conflits du Proche-Orient. Le récent lancement de Telesur permet
à l'Amérique latine de ne plus se voir seulement à travers
le prisme des médias nord-américains. La création d'une
chaîne africaine répond à un besoin identique, et tous les
efforts doivent être déployés pour qu'elle voie le jour.
3- Pour le droit de s'exprimer dans sa langue :
Pour toutes les élites off-shore de la planète, l'usage de l'anglais
est le premier des signes de reconnaissance. Il existe un lien logique entre
la soumission volontaire ou résignée à l'hyper-puissance
états-unienne et l'adoption de sa langue comme unique outil de communication
internationale. Or le chinois, les langues romanes -si l'on promeut l'intercompréhension
au sein de la grande famille qu'elles forment- et demain l'arabe ont tout autant
vocation à jouer parallèlement ce rôle. C'est affaire de
volonté politique. Pour lutter contre le " tout-anglais ",
les mesures suivantes devraient être encouragées :
- Se donner comme objectif, dans les systèmes éducatifs, et quand
les conditions le permettent, d'enseigner deux langues étrangères
(et pas seulement l'anglais) pour des compétences actives et passives
(comprendre, parler, lire, écrire) et une ou deux autres langues pour
des compétences passives (lire et comprendre oralement).
- Mettre en pratique, dans les systèmes éducatifs, les méthodes
d'intercompréhension des langues romanes (espagnol, catalan, français,
italien, portugais, roumain qui sont langues officielles dans 60 pays). C'est
quand chacun parle sa langue et comprend celle de son interlocuteur que la communication
est la plus efficace.
- Dans le cas spécifique de l'Afrique, faire de l'enseignement et de
la promotion des langues nationales une priorité politique de l'Union
africaine
Créer un fonds international de soutien à la traduction du maximum
de documents dans les langues des pays à faibles ressources, en particulier
pour qu'elles soient présentes sur internet.
10. POUR LA DEMOCRATISATION DES ORGANISATIONS INTERNATIONALES ET L'institutionnalisation
d'un ordre international multipolaire
Les Nations unies constituent une institution des peuples, qui représente
à ce titre un acquis. Mais il s'agit aussi d'un lieu de rapport de forces
entre États, dont l'impact peut s'avérer ambivalent, voire négatif,
dans le cas de certains peuples ou en certaines circonstances. Des transformations
sont donc nécessaires, dans la mesure où l'hégémonie
des pays les plus puissants a pour effet l'instrumentalisation à leur
profit de l'ONU. Il est par conséquent proposé les initiatives
suivantes :
1. Démocratiser l'espace que signifie les Nations unies ;
2. Initier les " réformes " de l'institution de l'ONU dans
le but de limiter les inégalités de rapports de forces entre États
;
3. Agir sur les gouvernements qui constituent l'ONU, et pour cela, constituer
dans chaque pays un Observatoire qui permette une transparence de l'action des
gouvernements au sein des Nations unies, des organismes spécialisés
et des instances créées à Bretton Woods (FMI, Banque mondiale,
OMC) ;
4. Refinancer les organisations spécialisées telles que la FAO
ou l'OMS, pour éviter leur dépendance vis-à-vis d'entreprises
transnationales ;
5. Assurer une présence étendue et effective des mouvements sociaux
et des organisations non gouvernementales au sein des institutions internationales
;
6. Promouvoir des Cours internationales de Justice, notamment concernant les
crimes économiques, en évitant qu'elles soient instrumentalisées
par les puissances dominantes, et, dans le même temps, constituer des
tribunaux d'opinion afin de promouvoir des manières alternatives d'établir
la justice ;
7. Pour démocratiser les Nations unies, accroître le pouvoir de
l'Assemblée générale et démocratiser le Conseil
de Sécurité afin de briser les monopoles (droit de veto, puissances
atomiques) ;
8. Promouvoir une Organisation des Nations unies qui permette une régionalisation
dotée de réels pouvoirs sur les différents continents.
Il est en particulier proposé de promouvoir un Forum social du Moyen
Orient, rassemblant les forces progressistes des pays de la région pour
rechercher des solutions alternatives au projet états-unien de "
Grand Moyen Orient ".
9. Promouvoir à l'intérieur de l'ONU le respect de la souveraineté
des nations, tout spécialement face aux actions entreprises par le FMI,
la Banque mondiale et l'OMC.
10. Promouvoir une Assemblée mondiale des peuples pour sortir du cercle
vicieux de la pauvreté.