Aziz Salmone Fall
Politologue
GRILA
« Bandoeng a proclamé l’émergence sur la scène
internationale de plus de la moitié de la population mondiale»
clama le pandit Nehru à l’issue de la conférence de Bandoeng.
Le président Senghor la qualifia de moment « le plus important
depuis l’époque de la renaissance» . Les cinq pays du groupe
de Colombo (Indonésie, Inde, Ceylan, Birmanie, Pakistan) qui en avaient
été les initiateurs ne pourraient qu’être fiers des
retombées de cette conférence afro-asiatique. Elle fut le tremplin
du non alignement, un concept et une politique en réponse à la
bipolarisation mondiale et qui lui a laborieusement survécu. Le monde
d’alors se relevait à la fois meurtri du second conflit mondial,
et fracturé en deux blocs idéologiques: l’Est et l’Ouest.
L’avènement de l’ONU et des institutions de Bretton Woods
et le processus de décolonisation ne firent que raviver cette bipolarité.
Le vent de décolonisation, amorcé déjà avant le
second conflit mondial, colportait le rêve des élites des nouveaux
Etats et leur aspiration à la souveraineté et au développement.
Cinquante ans plus tard, l’échec et/ou le succès bien discutable
de quelques exceptions pour concrétiser ces derniers, nous obligent à
revenir sur la genèse du mouvement non aligné et de voir ce qui
en reste, maintenant que se profile un nouvel ordre mondial. Ce dernier, qualifié
de mondialisation, correspond à un brutal redéploiement du capitalisme
juste quelques années avant l’implosion du bloc de l’Est
et la chute de l’apartheid. Cette extension et reproduction capitaliste,
caractérisée par un enrichissement et un endettement démesuré
aggrave la polarisation du monde. Sa prétention unipolaire proclame TINA
(there is no alternative). Pas d’alternative à un nouvel ordre
bloqué sur la rationalité marchande et son darwinisme socio-économique
et politico-culturel . Ce semblant d’ordre dans un « village global
» prétendu, et sur lequel se fondent désormais tous les
alignements, nous l’appelons le supra-impérialisme du mégaloensemble
. Contre cette sorte d’apartheid mondial, et malgré la dispersion
des trajectoires et des non alignements tentés, l’essentiel de
l’humanité compte objectivement plus que jamais sur ces valeurs
acentriques et universelles et toujours potentiellement porteuses qui ont fleuri
à Bandoung.
Genèse du mouvement et évolution :
Au sortir du premier conflit mondial, les revendications égalitaristes
des conscrits du tiers monde ont très vite été repoussées
par les prétextes de la reconstruction de l’Europe détruite.
Les soldats d’Afrique et d’Asie se sont combattus ou ont fraternisé
sur les champs de bataille. Certains se sont imprégnées de valeurs
libertaires de la révolution des soviets, de mouvements qui tentaient
ailleurs de faire éclore des espoirs similaires; d’autres ont raffermi
leurs liens avec les syndicats. Il en a résulté qu’avait
été démystifiée la supériorité coloniale,
sans que pour autant l’aliénation et les complexes d’infériorité
ne s’estompent réellement au sein des élites. Au second
congrès de l’internationale communiste en 1920 fut abordée
la possibilité, pour les pays dit retardataires, de passer au socialisme
sans le détour au stade capitaliste. Nath. M Roy, qui y soutenait une
ligne contraire, fut donc accusé de gauchisme et la vision de Lénine
s’imposa. C’est sans surprise que la prétention léniniste
de transcender la phase capitaliste, et atteindre par une voie non capitaliste
le socialisme, se perpétuera au IV, et V congrès. Cette conception
aura beaucoup d’influence dans le courant socialisant des futurs pays
périphériques. Dans les faits, pour la III ème internationale
ou Komintern, la prétention de réunir les forces anti-impérialistes
, anticolonialistes et révolutionnaires dans un sursaut fraternel sera
freiné par l’avènement de Staline. Il fera passer désormais
tout après l’intérêt de l’Etat soviétique.
Ainsi au VI ème congrès du Komintern de 1928, la volonté
de lutte anti-coloniale des révolutionnaires des pays dominés
est dénigrée et déclarée contre-révolutionnaire.
L’essentiel se serait borné à abattre le capitalisme qui
emportera dans son sillage son avatar le colonialisme. C’est donc ailleurs
qu’il faut chercher, le creuset de Bandoeng. Probablement au congrès
de la ligue contre l’impérialisme de Bruxelles en 1927, avec Lamine
Senghor, Gorki, Nehru, Messali Hadj, Albert Einstein… C’est là
que se mirent en rapport des nationalistes africains et asiatiques et des progressistes
européens déjà en attitude ambivalente à l’égard
du Komintern. Au fil des années se raffermirent des liens, alors que
la reconstruction des économies détruites et la reprise à
maintenir repoussaient les échéances de la souveraineté.
L’embellie économique et la spéculation capitaliste eurent
tôt fait de faire basculer le monde dans la crise de 1929. Ce fut un second
prétexte pour repousser l’échéance de desserrer le
corset colonial et éloigner une fois de plus les perspectives de souveraineté.
Le négus Hailé Selassié, devant la montée du fascisme,
mit en garde en 1935 les membres de la SDN ( société des nations)
de l’impératif de défendre la souveraineté. Il ne
fut point écouté. Le banc d’essai internationaliste que
fut la guerre d’Espagne et surtout l’horrible épreuve que
constitua la seconde guerre mondiale vont permettre de rapprocher objectivement
les vues des nationalistes progressistes des pays colonisés. La lutte
contre le nazisme, sera un outil commode pour retourner le discours anti-fasciste
contre le racisme colonial, alors que les lézardes de l’édifice
colonial apparaissaient partout béantes. Mais les tenants du l’ordre
imposèrent Yalta, en février 1945.
Yalta contre Bandung
A Yalta s’instaure une division tragique du monde pour les colonisés. Voilà que tous ceux qui aspiraient à la dignité, à la souveraineté et au développement devaient choisir des sentiers d’émancipation gangrénés par la bipolarisation. Roosevelt sort de Yalta, confus, mais tient sur son chemin de retour à s’aasurer du soutien de Farouk d’Egypte, Hailé Selaissié d’Ethiopie, et Ibn Séoud d’Arabie. Une diplomatie pour monarques cooptés, mais surtout privilèges à des exceptions indépendantes qui pourraient servir de modèles aux autres. Roosevelt meurt peu après, et Truman qui le remplace est plus volontariste. Certes l’avènement de l’ONU apportait le gage d’un nouvel ordre fondé sur le droit et l’autodétermination. Mais les instances de Bretton Woods, le plan Marshall et Mac Arthur favorisaient surtout le bloc de l’Ouest et la portion de l’Asie domptée. Quant au Kominform qui s’instaure à l’Est, il laissait peu d’espoir de soutien réel, au delà du discours mythique de l’internationalisme prolétarien, aux colonisés ( quoique maints mouvements de libération n’auraient pu concrétiser leur lutte sans le soutien de Moscou). L’Inde, dès le lendemain de la seconde guerre mondiale, esquisse alors les termes d’un refus à un quelconque alignement. Elle élabore les fondements de l’option afro-asiatique mûrie depuis la conférence de Bruxelles. En 1947, à New Delhi, une conférence réaffirme le droit à la souveraineté, et à la lutte de libération nationale. Deux ans plus tard, à la répétition du même événement, se joignent au premier groupe des 12 pays asiatique et arabes, le Libéria et L’Ethiopie. La période est déjà turbulente. La Chine, le pays le plus peuplé du monde, vient de gagner sa guerre de libération et bascule dans le communisme. Truman prononce alors son fameux point IV et inaugure officiellement l’ère du développement. C’est désormais partout la conceptualisation du sous-développement, et le rôle que s’arrogent les tenants de l’ordre mondial pour l’éradiquer. Pendant ce temps, l’Indochine se lance dans sa lutte de libération et la guerre de Corée éclate. Celle ci a un effet de catharsis pour le futur mouvement des non alignés, car la Chine et l’URSS aussi s’y activent, et les Etats-Unis façonnent un chapelet d’alliances militaires régionales cooptant des pays de la zone, du Japon aux Philippines. L’OTASE et le plan de Bagdad accélèrent la cooptation militaire de l’Asie. Pendant ce temps, l’URSS louvoie entre soutiens aux mouvements de libération nationale du tiers Monde et atouts stratégiques, C’est donc de Belgrade, qui déjà en 1950 à l’ONU recommandait un fonds spécial des Nations Unies pour le développement, que viendra le soutien réel aux colonisés. Autant militaire qu’idéologique, ce soutien est personnalisé par Tito. C’est un camouflet à l’URSS, qui hormis sa puissance industriel et militaro-scientifique, demeure un vaste pays ayant certaines caractéristiques similaires aux autres. C’est ce qui la pousse à vouloir devenir membre du mouvement en formation. Ce n’est donc pas d’elle, mais de Nehru, Soekarno Nasser et Tito que dépendra l’architecture du vaste mouvement des non alignés. Il n’y a pas d’appellation pour désigner l’immense ensemble qui aspire à la paix et à l’indépendance. Sauvy, un démographe Français, en référence au tiers état de la révolution française, forgeant en 1952 le mot Tiers monde écrit: «…le monde numéro un pourrait-il, même en dehors de toute solidarité humaine, ne pas rester insensible à une poussée lente et irrésistible, humble et féroce vers la vie. Car enfin ce tiers monde ignoré, exploité, méprisé, comme le tiers état, veut, lui aussi, être quelque chose» Terme globalisant et à la fois réducteur, Tiers monde connaîtra une fortune réelle et sera brandie comme un étendard, alors qu’il représente en les nommant mal les ¾ de l’humanité. Ainsi prenait forme, avec la signature entre Tito et Nehru en 1954, une politique de non alignement active et constructive du Tiers monde, pour édifier la paix et la sécurité collective, hors des puissances antagoniques. L’accord de coexistence pacifique entre la Chine et l’Inde en 1954, la signature du pacte de Bagdad entre la Turquie et l’Iraq, comme la défaite de la France en Indochine, obligèrent très vite Nasser à choisir définitivement son camps et à se joindre à Nehru et Tito, afin de consolider la politique de non alignement prônée par l’Inde. Soekarno, que les hollandais détestaient et qu’ils accusaient de connivence avec les japonais, était désormais au commande de la jeune Indonésie, devenue modèle pour tous les peuples ayant soif de liberté. C’est pourquoi lorsque le quintet de Colombo y convoqua sur l’île de Java en 1955 la conférence de Bandoeng, le tremplin était irréversiblement dressé pour le mouvement des non alignés.
Un romantisme révolutionnaire qui s’étiole vite
La ville de Bandoeng existe au moins depuis 1488. Les paysans sundanais auront vu y défiler les aventuriers et colons européens rivaux. Louis Napoleon, qui dirige aussi la Hollande, y intensifie le réseau d’infrastructures et fortifie ses défenses contre les anglais en 1809. Au 19 ème siècle y sont introduits la culture de la quinine (essentielle aux expéditions militaires si exposées à la malaria), le café, le thé. Le boom économique et l’extension des réseaux ferroviaires y draina une main d’œuvre chinoise qui resta. En 1906, une administration civile hollandaise remplace la militaire. La période du second conflit mondial permet aux citoyens de la ville de prendre davantage contrôle de leur ville. Juste à la fin du conflit, la révolte y gronde et les insurgés dirigés par Soekarno et Hatta proclament l’indépendance. Devant ce fait accompli, la riposte militaire hollandaise est massive et musclée. Déterminés à créer un commonwealth néerlandais, malgré la désapprobation onusienne, les pays Bas, qui obtiennent de la Banque Mondiale dans la même époque un prêt de 195 millions de dollars, s’entêtent. Mais la perspective de voir s’y redéployer l’administration hollandaise poussa les citoyens à mettre le feu à leur ville. Ce fut Bandoeng Lautan Api, Bandoeng l’océan de feu. C’est sur ses cendres que se confirme l’indépendance du pays avalisée par l’ONU, alors que les Pays bas se rabattront sur la Nouvelle-Guinée où ils s’éterniseront jusqu’en 1963.
On comprend que dans cet endroit symbolique, les rivalités et conceptions
idéologiques hétéroclites se turent un moment, pour proclamer
l’esprit de Bandoeng. Soekarno y dépeignit le colonialisme comme
«..un ennemi habile et décidé qui se manifeste sous divers
déguisements ; il ne lâche pas facilement son butin. N’importe
où, n’importe quand, et quelle que soit la forme sous laquelle
il apparaisse, le colonialisme est un mal qu’il faut éliminer de
la surface du monde»
Ce fut un hymne à la décolonisation et à la coexistence
pacifique, écrit et entamé par les colonisés et les jeunes
Etats libres. Mais derrière l’unanimité de façade,
la lutte de décolonisation et les manœuvres des puissances autant
bi-polaires que métropolitaines, tout comme les aspirations bourgeoises
des élites, fragmentaient l’alliance. Malgré l’euphorie
du moment, on pouvait en effet percevoir les alignés potentiels, les
neutralistes, les communistes non alignés, les nationalistes anticommunistes
ou plus libéral protectionnistes… Alors que le trio fondateur savourait
sa victoire et polissait ses différences en 1956 à Brioni , le
véritable test du non alignement et de la souveraineté allait
se jouer dans l’année même. La nationalisation du canal de
Suez démontra en effet que rien n’était joué quant
au non alignement. Par contre, il sonna le glas du vieux système colonial
sommé de s’ajuster aux exigences du renouveau impérialiste.
L’Europe devait au plus vite, éteindre ses brasiers et procéder
à des indépendances négociées pour coopter les nouveaux
régimes naissants. La bi-polarisation allait quant à elle surdéterminer
tout le champs politique des nouvelles formations sociales. Seules les luttes
armées de libération nationale entretenaient un potentiel révolutionnaire,
comme à Cuba, mais ne pouvaient s’extraire de l’attraction
gravitationnelle bipolaire. Le secrétaire général de l’ONU
meurt de manière suspecte au Congo, tout comme succombe le rêve
de souveraineté et du panafricanisme avec l’assassinat de Lumumba.
Le chapelet d’indépendances n’augure pas de souverainetés
réels. Les blocs militaires se succédaient partout. OTASE, CENTO,
ASPAC, ANZUS en Asie; contraignants accords de défense et de coopération
militaire entre les anciennes puissances tutélaires et les jeunes Etats
sans nation en Afrique; luttes anti révolutionnaires et pactes contre-insurrectionnels
en Amérique Latine.
L’essor et la croisade des non alignés
A partir de ce moule historique de Bandoeng, et servi par une inclinaison favorable
de l’ordre mondial pour l'État providence, autant dans les idéologies
de droite que de gauche, le développement devint le cheval de Troie de
l’édification de l'État nation. Le développement
est –il une ruse de l’histoire pour occidentaliser le monde? Est-il
plus cyniquement, un paradoxal moyen de reproduction sociale qui requiert prédation
écologique et sociale pour assurer une production de biens et services
toujours exponentielle aux fins de l’accumulation de classe ou d’Etat?
Les jeunes Etats n’ont pas le loisir de trancher le dilemme existentiel
et idéologique, devant l’engouement et l’urgence de se doter
en infrastructures et ainsi combler leur prétendu retard. Depuis, les
sommets successifs des non- alignés seront autant d’occasions de
revendiquer que de façonner un autre ordre international . Car le fonds
du problème, on ne s’en rend compte peut être pas immédiatement,
n’est pas le dilemme politique Est /Ouest ( au sommet de Belgrade de 1961
l’URSS n’est plus invitée), ni la coexistence Sud /Sud, (
minée pourtant par les crises entre URSS et Chine, Inde/Pakistan, Chine/
Inde, Malaisie/ Indonésie, les zizanies du Proche-orient, la sécession
biafraise, Soudan /Ethiopie, Algérie/ Maroc….) mais bien le fossé
Nord-Sud. Dès la conférence du Caire de 1962, les termes d’une
coopération essentielle entre le Nord et le Sud, au niveau économique,
pour consolider le fragile acquis politique des indépendances, permettra
l’avènement, deux ans plus tard, de la CNUCED. L’ordre ou
le désordre international s’avère de plus en plus pervers
pour ces formations sociales périphériques. Certes, à sa
faveur se dispersent, dans le prétendu Tiers monde, des itinéraires,
selon que l’on dispose de certains atouts pour être intégré
favorablement dans le marché mondial. Naturellement donc, les préoccupations
du mouvement des non alignés se focalisent sur le dialogue Nord Sud.
Ce fut davantage, et cela demeure d’ailleurs, un monologue du Sud pour
l’essentiel. La tentative d’un front tricontinental anti-impérialiste
échoua en 1966 à la Havane. Cependant depuis lors, le mouvement
est parvenu, par ses pressions, votes collectifs et résolutions, à
faire émerger une seconde et une troisième génération
des droits de l’homme. À défaut d’avoir participé
à rédiger la première déclaration des droits de
l’homme et à y insérer leurs équivalents homéomorphes,
c’est déjà une victoire pour les jeunes pays. Dans les faits,
la plupart de ces nouveaux droits et conventions ne sont pas assortis de devoirs
et restent lettre morte.
Dès 1973-74, l’échec pour obtenir un NOEI (nouvel ordre
économique international) et un NOMIC ( Nouvel ordre mondial de l’information
et de la communication) , sonna le réveil du rêve petit bourgeois
de Bandoeng. Pourtant ces demandes relayées par le groupe des 77 étaient
compatibles avec une intégration dans l’économie mondiale.
Ils réclamaient entre autre, une intégration dans un marché
mondial, mais avec des règles du jeu plus harmonieuses; la stabilisation
des prix des matières premières; des code de conduites pour les
firmes multinationales; la levée des restrictions commerciales des pays
avancés; une correction des termes de l’échange inégal;
tenir la promesse d’allouer 0,7% à une coopération internationale
non conditionnée; et le renforcement du pouvoir des pays non alignés
au sein des institutions onusiennes. L’échec de mettre en œuvre
ces mesures, pourtant capitalistes, et qui reviennent encore comme des leitmotiv
à chaque occasion qui leur est donné, a cependant contribué
à dévoiler l’émiettement du front tiers mondiste.
Dans cet émiettement, deux groupes pour l’instant parviennent à
encore se faire respecter moindrement par les tenants de l’ordre mondial,
ne serait-ce que pour leur compétitivité et leur contestation
des monopoles des pays dominants. D’abord la périphérie
utile, une quinzaine de pays émergents, subalternes mais industrialisants
pour la mondialisation. S’y démarquent un premier groupe des pays
capitalistes de l’Asie de l’Est (Taiwan Corée et Singapour)
et du sud est (Malaisie Chine). A l’instar de la Chine, ils ont maintenu
un fort taux de croissance, mais s’en sont différenciés
par d’autres stratégies de plein emploi et de formation professionnelle;
d’interventionnisme étatique; d’épargne et d’investissement,
de dynamisme entrepreuneurial alliant culture famille et capital; et d’intégration
régionale et d’importantes sollicitudes extérieures. Viennent
ensuite des pays comme l’Inde et quelques exceptions latino-américaines
( Brésil, Mexique) qui ont pu se doter d’un tissu industriel et
qui sous-contractent des portions de services du marché mondial. Viennent
enfin le gros du peloton, ceux qui sont restés captifs de la division
internationale du travail qui, malgré son évolution, les cantonne
dans un rôle de fournisseurs de matières premières. Il s’agit
de l’essentiel des pays arabes et d’Afrique. Malgré parfois
quelques unités industrielles compétitives, ils ne parviennent
pas à influencer la marche économique du monde et en subissent
pratiquement passivement davantage les contrecoups, y compris même lorsqu’il
sont producteurs de pétrole. Beaucoup de ces pays ont perdu jusque à
leur statut déjà peu enviables de périphéries. Illustrations
de la dévastation de l’expansion capitaliste, ils sont devenus
des zones excentrées qui se débattent dans la marginalisation
et au mieux la mise en réserve. De plus en plus enclins à négocier
une cooptation compradore, ils sont laissés en pâture à
l’instrumentalisation du désordre des firmes secondaires et des
pouvoirs politiques prébendiers. Pour eux ont été conçu
les objectifs de développement du millénaire, un réchauffé
des besoins essentiels de Perroux et qui vraisemblablement n’ont aucune
chance d’être atteints d’ici 2015. Il n’y a là
rien d’extraordinaire. Les trois décennies de développement
décrétées par l’ONU ont été globalement
des échecs, malgré des avancées spectaculaires dans plusieurs
domaines. Ère du développement sous perfusion par des prêts
multilatéraux et bilatéraux concessionnels vite abandonnés,
lorsqu’on passe en 1973 du taux d’étalon or aux taux flottants.
La chute du dollar qui s’en suit va grever les revenus d’exportation
de ces pays dont l’essentiel des produits sont négociés
en cette devise. L’action des pays de l’OPEP conduira à un
redéploiement de crédits vers les pays non- alignés où
les formations sociales appâtées par le slogan « acheter
aujourd’hui payer demain», si important pour éviter la crise
de surproduction des pôles avancés, se sont très vite endettées.
Elles se sont retrouvées vite engluées dans les intérêts
de cette dette aggravée par l’enrichissement illicite de bien de
leurs élites. Celles qui rapatrient au Nord bien de leurs avoirs. Des
avoirs qui suivent le transfert de ressources, de biens et de fonds toujours
supérieurs aux flux d’aide internationale, d’ailleurs bien
mal nommée. Au début 80, la récession au Nord entraîne
la déliquescence de l'État providence, la hausse des taux d’intérêt
et la morosité économique au sud. Le paiement de la dette et la
nécessité de pouvoir accéder à d’autres crédits
cèdent le pas aux ajustements structurels. Ceux ci augmentent certes
la production, mais sont en passe d’achever les malades. Les cures d’assainissement
aggravent la paupérisation alors que l’on s’acharne à
accroître la productivité des pauvres et à reconfigurer
l'État, en laissant le privé prendre les commandes de l’essentiel.
La société civile est cooptée à ce service et la
governance est appelée à la rescousse, comme dimension politique
des ajustements, afin d’éviter que les États ne persistent
à contourner les mesures d’assainissement. Ces dernières
sont si cruelles et en passe de générer en bien d’endroits
la révolte sociale, qu’on n’est guère surpris de voir
récemment les tenants de Davos récupérer le discours altermondialiste
et commencer à desserrer l’étau de la dette. En même
temps, les derniers bastions du bien commun sont investies par la rationalité
marchande, de l’eau aux plantes, de la culture aux gènes. Il s’en
suit une aggravation de l’exploitation du travail qui, compte tenu des
différences de rémunération et de productivité par
rapport aux pays avancés du centre, occasionne vers ces derniers encore
davantage de transferts de capitaux et de main d’œuvre sélective.
Parallèlement, par les zones de libre échange et autres formes
d’intégration , de l’Union européennes à la
ZLEA ou au NEPAD , la mondialisation procède à un laminage autant
des économies des pôles dominants nationaux autocentrés
des centres capitalistes, que ceux des pôles dominés qui n’ont
pu s’autocentrer. Elle les recompose en réseaux productifs mondiaux
intégrés, dont certains maillons essentiels des pays dits non
alignés sont désormais partie prenantes. A tous les autres de
les imiter, de se concurrencer et de s’aligner à cette logique
ou de péricliter.
Quelle souveraineté ou l’alignement de tous devant l’Un
Dans un tel désarroi, la quête de sens se manifeste par un retour
du religieux et du culturel. Intégrismes et forces de réaction
antisystémiques ou non, instrumentalisation du désordre et enrichissement
illicite se conjuguent sur un fond sécuritaire. À l'équilibre
de la terreur de la guerre froide, nous voyons se substituer la terreur du déséquilibre.
Déséquilibre qui est celui de la mondialisation. C'est un déséquilibre
précaire, générateur de chaos, d'illusions et, à
long terme si la tendance se maintient pour l'humanité, d'anomie. Amnésique,
l'humain semble ne pas apprendre du passé. Son futur se conjugue encore
sous le mode violent. Nos sociétés ne sont pas mûres pour
comprendre que notre façon de vivre menace la terre, le vivant l'humanité
; que le progrès prétendu est suicidaire et que sa défense
inconsidérée est vaine. L'inconscience prédatrice est telle
qu'en moins de 5000 ans et surtout dans le demi siècle qui vient de s'écouler,
nous avons bouleversé l'architecture échafaudée par la
nature durant des milliards d'années. Dans cette mondialisation néo-libérale,
le terme de supra-impérialisme pourrait caractériser la phase
nouvelle que tente d’imposer le capitalisme effectif. Ce supra-impéralisme
(supra, du latin au dessus, plus haut ) désigne les extensions multiformes
de l’espace du capital dans lequel différents vecteurs oligopolistiques
tentent d’infléchir l’économie mondiale. A titre d'illustration,
le fait qu’une dizaine d’entreprises contrôlent quasiment
la moitié du marché mondial, ou que 350 les plus riches du monde
accaparent un revenu égal à celui de 2,6 milliards de personnes.
Cette mondialisation est une inflexion dans le sens de la construction d’un
système monde particulier, que je nomme le mégaloensemble. Un
système Monde, surestimant sa capacité et sa grandeur, et dont
l’orgueil délirant bénéficie en priorité aux
grandes entreprises et banques, des premières puissances étatiques.
Ce sont là les acteurs qui jouissent en premier lieu du marché
des biens, services et capitaux, au détriment de la réalisation
des droits économiques sociaux et culturels collectifs. Les 200 plus
grandes entreprises, qui ne fournissent de l’emploi qu’à
0, 75 de la force active dans le monde, accaparent le quart du PNB mondial .
Les transnationales monopolisent les transactions internationales du commerce.
La moitié de ce commerce se déroule strictement entre elles. La
mondialisation est la traduction imparfaite de Globalization. Cela est sensé
signifier agglomération et intégration des productions des marchés
financiers et des biens et services. La dominance dans la mondialisation est
donc la financiarisation de l’économie. Il est vrai que le caractère
évolué du niveau de technologie, d’information et de communication
font revêtir à cette mondialisation néo-libérale
un caractère sans précédent. Mais le processus est en cours,
n’est pas achevé, et n’est pas pour autant unilatéral.
D'aucune façon, la mondialisation ne pourra s'arroger le titre de changement
social. Ce dernier l'a précédé et lui survivra probablement.
Cette mondialisation, souvent présentée comme immuable et irréversible,
n’est pas issue d’une main invisible du marché ou de ses
lois, de la concurrence voire autres inepties. Issue de l’oligopolisation
du processus transnational, alimentant les rythmes des percées technologiques
et scientifiques tout en y étant assujetti, la mondialisation est un
sursaut qualitatif de l’économie monde. Mais nulle part, elle ne
procède à l’égalisation des chances et des économies.
Au contraire, partout elle creuse et polarise les écarts. Il s’agit
dès lors d’un processus polarisant par essence, parce que asymétrique
et biaisé. Il est sciemment biaisé et procède d’une
démarche d’économie- politique volontariste. Les pouvoirs
dominants dans les centres sont animés par cette nécessité
d’instaurer l'ordre supra-impérialiste. Cela aux fins de l'exploitation
des richesses du globe à leur profit. Partout pratiquement, les classes
dirigeantes disent oui à cette transnationalisation, parce qu'elles en
sont avant tous les premiers bénéficiaires en terme de richesse,
de prestige et de pouvoir. Les peuples sont les premières victimes de
cette transnationalisation débridée. Même le développement
durable a été récupéré par cette mondialisation,
et au fond, l’équation devrait être plutôt celle d’un
développement endurable! L'uniformisation et l’homogénéisation
du monde que fait miroiter la mondialisation restent une tendance, un épiphénomène.
C'est que le système mondial ne peut concrétiser pour tous ce
mode de vie et ce standing, ce qui serait d'ailleurs biologiquement insoutenable
pour notre planète. Aussi, les frustrations populaires s'aiguisent devant
cette modernité, caractérisée par l'abondance dans la rareté.
Dans plusieurs peuples, les plus enclins à la résistance se réfugient
dans des valeurs qu'ils jugent antisystèmiques. Mais elles ne le sont
d'ailleurs pas forcément, car sont à la fois des réponses
inadaptées et anachroniques, mais surtout des désordres instrumentalisables
par l'ennemi que l'on cherche à combattre. Ces culturalismes et leurs
variantes terroristes (souvent d'ailleurs d'anciennes créatures désabusées
de l'impérialisme), ces fanatismes, intégrismes, et extrémismes,
sont suicidaires. Pour tous ces acteurs, l’ennemi paraît titanesque
et cela justifie l’action médiatique et désespérée.
Contre tout cela, la repolitisation politique et démocratique des masses
des pays non alignés, et un nouvel élan d’unité et
de solidarité démocratique de ce vaste rassemblement seront essentiels.
A l’ère du débat sur les armes de destruction massives et du bouclier sidéral, la société américaine, qui sert de modèle à cette mondialisation, compte quelque 220 millions d'armes rien que dans la société civile. Les asiatiques s’insurgent contre la construction des bases militaires de Menoko, Okinawa et des Philippines; les africains contre la cooptation des armées et rebelles dans des plans militaro-stratégiques de maintien d’une certaine paix et contre leur fausse marginalisation économique; les latino-américains contre un encerclement militaro financier des luttes populaires, maquillé en lutte anti-narcotique et en libre-échange tout azimut. La paranoïa sécuritaire et l’instrumentalisation de réseaux terroristes, qui le lui rend bien, contribuent à instaurer un nouvel alignement économique et stratégique des pays du tiers monde devant le supra-impérialisme. C’est contre cela que l’esprit de Bandoeng doit être revigoré, afin aussi que les sociétés du sud puissent lutter contre l’érosion de leurs valeurs de solidarité d’entraide et d’humanité , si utiles au monde pour une autre mondialisation. Celle pour laquelle une nébuleuse altermondialiste, qui a su synthétiser l’essentiel des revendications non-alignées, escompte le soutien de l’humanité, afin qu’elle lutte contre le risque de sa cooptation et mène à bien sa mission. C’est pour cela que le paysan coréen Lee Kyung Hue s’est sacrifié en septembre 2003 à Cancun. Aujourd’hui, le Tsunami endeuille dans cette zone de naissance du non alignement le 50 ème anniversaire. Au delà des forces imprévisibles de la nature, l’essentiel de plus de 300 000 disparus et des millions de victimes demeurent ceux qui étaient déjà les plus précarisés. Derrière la sollicitude de l’humanitaire une coopération internationale intéressée et souvent affairiste se bouscule. L’endroit regorge d’opportunités. De nouveau, le 21 février 2005, un glissement de terrain dans un bidonville de Bandoeng fit plus de 150 morts. C’était à deux pas de là où les décolonisés s’étaient donné rendez vous pour leur liberté et leur développement, il y a 50 ans. La condition infra humaine de ces populations de bidonvilles, jumelles de celles d’Amérique latine et d’Afrique, vient encore rappeler à la communauté mondiale une chose. Ouvert à Bandoung, l’agenda de liberté, de coexistence pacifique et du progressisme contre la barbarie, est toujours à l’ordre du jour!