Côte d'Ivoire : amère saveur de la démocratie du café, et du chocolat
Aziz S. Fall
À l'approche du second anniversaire de l'élection du président
Gbagbo, la Côte d'ivoire défraye les manchettes. La Côte
d'Ivoire, grand producteur mondial de café et de cacao, et croulant sous
une dette de plus de $20 milliards et sous le mode néo-colonial de croissance,
est de nouveau menacée d'une spirale de violence. L'espoir qu'avait apporté
l'arrivée au pouvoir de Laurent Gbagbo dévoile l'ampleur de problèmes
qui ressurgissent aux moindres turbulences.
Dès 1960, ayant contribué à saborder le projet confédéral
ouest africain, le pays s'en repentira en intégrant expatriés
de la sous-région et d'Europe. Ils constitueront près du tiers
de sa population. Suivront vingt années de prospérité et
de stabilité, issus de l'alignement sur l'Ouest et sur le marché.
Elles se firent au prix du despotisme néo-colonial, le surendettement
et l'enrichissement illicite ; les aléas des prix du cacao et du café
dans l'échange inégal ; les disparités entre villes, bidonvilles
et campagnes ; l'industrialisation d'import-substitution à faible rentabilité
; la dépendance vis à vis de l'expertise et du capital étranger;
et la fragilité de l'édifice national et ses mosaïques socio-culturelles.
Ces problèmes s'aggraveront d'autant que les PAS -plans d'ajustement
structurels- des bailleurs de fonds, sensés les résoudre, destabiliseront
plutôt l'Etat dans ses modes de régulation. Dans leurs laborieuses
reproductions, ces modes vont exacerber les luttes de successions, d'enrichissement
et de démocratisation débouchant ainsi sur la violence.
L'Etat planteur
L'indépendance négociée de ce précarré français
est l'expression de grands planteurs locaux. Ils sont le fer de lance des syndicats
et parti de planteurs voulant s'affirmer tout en restant dans son giron. L'Etat
de l'embryon de bourgeoisie locale, assure, par le patronage et la cooptation,
le modèle dit de plantation et l'extension nationale du parti.. Architecte
de la production, de l'économie de marché et de réalisations
urbaines d'envergures mais improductives, le "miracle" ivoirien tient
d'abord sur le capital étranger qui y dispose de plusieurs avantages.
Ensuite d'une classe-Etat investissant parfois dans les secteurs porteurs de
croissance et qui en bénéficie. Enfin, sur l'expertise technique
internationale et la main-d'uvre expatriée, saisonnière
où non, provenant des pays voisins. La manne issue de la rente est un
gage au capital étranger. Elle sert autant à la fuite de capitaux,
surtout vers la France, qu'au transfert de gains des travailleurs migrants et
expatriés de la sous région. L'Etat se raffine dans un mode opaque,
de répartition clientèle des revenus.
Dans les années 70, la chute des prix du café, qui est avec le
cacao le générateur principal de devises, révèle
la dépendance financière culturelle et technique du pays, alors
qu'en son sein, les inégalités sociales sont déjà
marquées. Le capitalisme paternaliste et dirigiste de la commercialisation
du cacao, du café, et de la prise de décision, est tempéré
par l'emphase sur la paix et le ''dialogue à l'ivoirienne' et sur l'ivoirité
cosmopoliste.
Dès 1975, un regain d'emprunts permet un redéploiement du capital
international avec l'aval de la Banque Mondiale. Malgré la détérioration
des termes de l'échange, la reprise économique, dès 1976,
est couplée à l' endettement, pour investir dans l'infrastructure
et diversifier l'économie. Cette embellie cache une morosité qui
requiert un plan d'ajustement interne. Redéfinies ou vendues, la gestion
peu transparente de 254 sociétés d'Etat a plus servi les pouvoirs
politiques, que l'économie nationale. La crise ivoirienne remonte à
ce miracle du modèle extensif de développement agricole. À
voir les gaspillages et charges de l'Etat, et la prédation écologique
c'était plutôt un mirage. Certes, l'Etat assurait l'essentiel des
frais du bien être social, de l'éducation et l'emploi aux bénéficiaires
du parti unique. Cette stabilité est perturbée sitôt qu'affleurent
des éléments structurels du sous-développement déterminant
le 'capitalisme' ivoirien.
Mise sous tutelle et résistances de la classe Etat
Il va falloir recourir au PAS des institutions de Bretton-Woods aux débuts
1980. Croulant sous le service de la dette, mais persistant à s'opposer
à la mesure d'adapter les prix intérieurs à ceux en vigueur
au niveau international, l'Etat doit restructurer les entreprises d'Etat, rééquilibrer
l'économie et redresser l'administration. A ce capital international
veut s'arrimer une fraction de la bourgeoisie locale, subordonnée aux
nouveaux crédits, contre les intérêts des planteurs (surtout
ceux qui ne sont pas proches des cercles de l'Etat) des travailleurs et des
défavorisés. Le PAS, est appliqué sans réduire les
dépenses, ni tempérer la crise. Elle est alors interprétée
comme crise de l'économie de plantation. En jeu, la première production
mondiale de cacao. Son enjeu transnational apparaît avec l'hégémonie
des monopoles et des profits des multinationales, de la production à
la transformation finale. Opposants et partisans de l'utilisation de dérivés
pour remplacer le cacao rendent ce marché volatile et l'économie
ivoirienne plus précaire. La Banque Mondiale tolère que certains
fiefs de la régulation politique ( caisse de stabilisation, caisse de
péréquation, DCGTX et autres lieux de rentes) ne subissent pas
l'austérité. Une autre chute des prix des deux produits majeurs,
hypothéque le redressement. C'est la cessation de paiement de la dette
extérieure en 1987 et une mésentente entre Paris-Washington-Abidjan
au sujet du cadre macro-économique, de la DCGTX et de la caisse de stabilisation.
Le chef de l'Etat Houphouët Boigny, maintenant ses politiques, refuse de
réduire les prix du café, et permet d'autres privatisations opaques.
Les institutions de Bretton Woods vont intervenir de façon plus ciblée
dans le système politico-économique, le marché, la commercialisation
et le soutien aux producteurs. La caisse de stabilisation est vidée de
certains de ses attributs. Ceci édulcorera la composante bourgeois-planteurs
de l'Etat au profit de la frange plus déconnectée du modèle
de plantation. Le système de redistribution survit quoique des réseaux
soient taris, alors que s'émoussent les vertus du ''dialogue''à
l'ivoirienne. Les délaissés au nom des réformes, ne pouvant
même plus s'arrimer au réseau socioethnique, sont tentées
de rallier l'opposition. Elle exige un multipartisme dont l'instauration en
1990 dévoile la profondeur de la crise qui, plus que celle du modèle
de plantation, est une crise de "légitimité politique".
Malgré les milliards du chef de l'Etat et de la " dictature des
50 familles", la frange dite ivoirienne de l'économie est érodée.
En pleine inégalité et marasme économique, des réalisations,
comme la réplique gigantesque de la Basilique St-Pierre de Rome dans
Yamoussokro le village du président, érigé en capitale,
témoignent de la fin d'apogée du régime. Sous un multipartisme
mouvementé, l'Etat moribond privatise sans répondre à la
demande sociale. L'opposition politique fustige ce désengagement et la
perpétuation des modes de rentes. La société civile défie
le régime qui réagit brutalement. Les évènements
de 1991 de l'université à Yopougon permettent au général
Guei de réprimer cruellement les opposants, et de se faire le tenant
de l'ordre. Boigny père de la nation meurt en 1993, sans achever son
septième mandat.
Turbulence et Gouvernance sous perfusion
La dévaluation du franc cfa en 1994, permet aux secteurs d'exportation
de renflouer le régime en perspective des élections. La constitution
permet à Bédié, chef de l'assemblée, d'achever le
mandat de Boigny. La crise politique de succession, exacerbant tous les problèmes
du pays, va reproduire le régime par manipulation constitutionnelle aux
élections de 1995, et raffermir son élan autoritaire. Le 4ème
PAS plus sévère, dès 1995, sonne le glas de la légitimité
de l'Etat. Plusieurs résistent aux changements, étudiants et enseignants
en tête. Le pouvoir se cabre envoyant vers l'opposition d'autres milliers
de mécontents. Les manipulations pour l'élection de Bédié
ont généré des zizanies ethniques, intercommunautaires
et religieuses qui témoignent de la fragilité de l'ivoirité.
Celle ci est appelée à la rescousse comme mode de gouvernement.
Bédié n'est en réalité plus aux commandes, en raison
de la crise d'autorité et l'avènement d'une frange économique
voulant se passer de lui. Mais, à l'exclusion des entreprises françaises
qui y comptent 3 milliards d'investissements directs, les liens entre la bourgeoisie
ivoirienne et le reste du capital international sont faibles. Entre 1990 et
1995, le poids de l'Etat dans le secteur formel est passé de 50% à
20%; celui des privés ivoiriens et français a doublé, soit
24 et 33%. Alassane Ouattara architecte du dernier PAS a quant à lui
des ambitions présidentielles. Originaire du nord- zone, dont une portion
démembrée de la Haute -Volta était un temps rattachée
à la Côte d'ivoire à l'ère coloniale- cet ancien
premier ministre veut fortifier les entrepreneurs. Il parie sur la diversification
de l'économie mais avec l'avantage comparatif assaini de ses pratiques
clientèles. Les manuvres ethnocentriques du pouvoir d'Etat , comme
le double jeu d'une frange de l'opposition réussiront à le priver
de sa nationalité ivoirienne.
Parralèlement, le pouvoir d'Etat, n'a que faire de la bonne governance
que veut lui inculquer la Banque mondiale, et qui profitera tôt ou tard
à leur homme , Ouattara. Ceci provoque la suspension vers la fin des
années 90, des relations avec la Banque Mondiale. Contourner ou concrétiser
les réformes ont fragilisé le sommet de l'Etat. Renouveler le
septennat présidentiel jusqu'à l'âge de 75 ans est l' ultime
tentative de pérenniser un régime qui s'évertue à
faire taire la contestation sociale, abusant du régionalisme, et de l'ethnicité.
Pour remédier à la disgrâce avec les bailleurs de fonds,
l'Etat Bédié escompte privatiser tout le secteur productif se
réservant l'éducation, la santé et l'habitation. Mais ce
sursaut néo-libéral aggrave la grogne de militaires impayés.
Le soir de Noël 99, ce mécontentement se mue en coup d'Etat tellement
l'Etat est une coquille vide. Malgré sa brutalité, Robert Guei
apparaît du coup comme l'homme de l'ordre. Mais l'errance de la junte
et ses tiraillements jusqu'en octobre 2000, aggravent les problèmes de
l'homogénéité nationale. Un reférendum sur l'ivoirité,
invalidant toute personne qui ne serait pas ivoirien de père et de mère,
active le syndrome de l'étranger parasite. Hormis un ressentiment contre
Dahoméens et Togolais dans les années 50, le pays comme le scande
son hymne national, était terre d'hospitalité. Exacerber les revendications
foncières des Krou au détriment de burkinabés installés
depuis 50 ans, perturber la coexistence de 40% de musulmans, de 30 % de chrétiens
et 30 % d'animistes, ou attiser les frustrations entre nordistes et sudistes
que comptent ce pays, procèdent d'une instrumentalisation du désordre
politique.
L'échec des PAS et des modes de régulations ont achevé
de briser le sceau de l'ivoirité tolérante. De décembre
99 à Octobre 2000, les militaires improvisent avec un pouvoir dont ils
ne savaient que faire. Ils pavent malgrè eux la voie à l'opposition.
Aux élections, le FPI de Gbagbo, fort de son éternelle opposition
mais cautionnant l'ivoirité xénophobe ainsi que la disqualification
des partis PDCI et RDR, arrive au pouvoir. Il bat Guei le chef des militaires
avec seulement 59,4% de voix ( ce pourcentage ne porte que sur 2 des 15 millions
de votants). Le baroud d'honneur de Guei avec 400 fidèles est prétexte
au déferlement populaire des vainqueurs et sympathisants du nouveau régime
qui les exilent à Kabakouma. Guei ne digérera jamais sa défaite.
Le RDR de Ouattara non plus ne croit pas au nouveau régime. Et, pour
dénoncer la spirale xénéphobe, il s'abstient de participer
aux élections législatives de décembre 2000. Aux municipales,
c'est plus du tiers du territoire national qui s'abstient de voter. Le parti
du général Guei au sortir de ces élections est fragilisé,
ramené à une formation régionaliste et de tremplin de son
chef en disgrâce.
Depuis lors, les efforts constants de paix et de normalisation sont fréinés
par les relents d'éthnisme, et les menus complots. Ils seraient ourdis
par des factions proches de militaires du pouvoir de transition et de l'opposition.
Celle ci est à l'écoute des redéploiements de la politique
en France, et ne ménage aucune forme de séduction pour bénéficier
d'un retour des attentions de cercles françafrique. Tous misent sur l'instabilité,
afin de mieux se positionner en prévision des élection d'octobre
2005. Mais cette instabilité peut devenir chaos avec la dynamique régionale
explosive (Sierra Léone, Libéria, Guinée, Burkina) hypothéquant
toute reprise en Côte-d'Ivoire, comme dans la sous-région. Bien
que probables, les visées déstabilisatrices du régime peu
démocratique et sanguinaire du Burkina Faso sont peut être exagérées
par le régime en place afin de ne pas porter toute la responsabilité
de la crise politique.
Pourtant le président Gbagbo, craignant tout cela a été
sommé de recomposer le "tissu national". Il lui a fallu gouverner
en large cohabitation sous peine de voir imploser le pays et fondre sa légitimité.
Il tente de plus en plus de coopter les partisans de l'ancien président
Boigny. Ses tentatives médiatisées de tendre la main à
Ouattara , Bédié et Guei ont permis une brève accalmie.
En juin, Ouattara a reçu de nouveau sa nationalité ivoirienne.
Mais cette réconciliation nationale ne révèle que la fragilité
du pacte. Le RDR, avant marginalisé, siège avec quatre portefeuilles
désormais au gouvernement , le PDCI- RDA sept, le PIT deux et le parti
du général Guei -UDPCI, un seul. Cette dernière position
symbolique et humiliante, reflétant son véritable pouvoir sur
le terrain, ne pouvait que s'achever par sa disparition politique. Durant toute
l'année donc une épée de Damocles pendait sur le régime
Gbagbo. Un risque entretenu par la stagnation économique du pays et le
fait que les partisans de Guei, qui ont accepté de défroquer,
ont toujours refusé de rendre leurs armes. Ils ont aussi gardé
des liens avec un courant de sympathie disséminé dans l'armée.
Profitant d'une visite en Italie du président Gbagbo, le récidive
du coup sanglant de 1999 ne fait qu'enfoncer ce pays dans les méandres
de la violence politique. Pour l'instant, on augure que le Général
Guei et son plus féroce opposant le ministre de l'intérieur Emile
Boga Doudou sont parmi les centaines de victimes . Il sera difficile de démontrer
que Guei a été l'instigateur du coup de force. Les commanditaires
d'une telle opération feront tout pour brouiller les pistes. Celles ci
peuvent remonter jusqu'aux multinationales du chocolat et du café, les
cercles françafriques, et leurs relais régionaux de mercenaires
et d'Etats cooptés comme le Burkina, mais aussi une foule d'autres nantis
ivoiriens qui ne tiraient plus leur épingle dans le nouveau jeu politique.
En tous cas, l'internationalisation du conflit et le débarquement de
forces étrangères rendent encore plus stratégique la portée
du conflit. Les occidentaux n'ayant comme à l'accoutumée que de
l'attention pour leur intérêts et leurs ressortissants. L'union
africaine a là , pour ses débuts, un grand défi à
son projet d'intégration régionale et continentale. La CEDEAO
quant à elle un autre test où il faudra éviter l'hégémonie
nigérianne, au profit d'une plus grande responsabilité des autres
Etats participants. D'ailleurs, cette crise n'est pas sans rappeler celle qui
secoue déja la Guinée. Avec elle et avec les relents de la situation
au Sierra Leone au Libéria et le régime burkinabé, il y
a un dispositif explosif qu'il faut à tout prix désamorcer pour
toute la sous-région.
Depuis le commencement de la fin du régime Boigny, la Côte d'ivoire
se débat donc dans la destructuration de son Etat, ce qui a aggravé
sa faible institutionnalisation.. Un signe avéré est l'indiscipline
de ses corps d'arme (gendarmerie, armée, douane et leur racket de la
population) et l'incapacité de l'Etat d'assurer l'ordre dans leurs rangs.
La libéralisation forcénée d'une économie déja
bastion du capitalisme , mais certes prébendière, a fragilisé
l'édifice de la classe Etat, et permis la déliquescence de l'autorité
politique. Les efforts de reconstruction et de réconciliation nationale
ont été insuffisants. Une plus grande culture africaine, et le
respect de l'altérité seront essentielles pour la sortie de croise.
Dommage donc pour la Côte d'Ivoire qui commençait à relever
la tête. Elle aurait pu se passer de ce feu guerrier. Il brûle café,
le cacao et la démocratie pour longtemps.