Biographie de Thomas Sankara, La patrie ou la Mort
Désarroi d’un homme toujours en avance sur son entourage, trahison
d’une amitié, déchirement d’une famille perdant un être
cher, la vie de Thomas Sankara s’est terminée en tragédie.
La hauteur avec laquelle il s’est toujours refusé, malgré
les fortes pressions de son entourage, à éliminer son adversaire
qui était aussi son meilleur ami, suffirait à le classer parmi les
grands hommes de l’histoire moderne. L’un repose en paix en accord
avec lui-même l’autre doit vivre avec sa conscience.
La jeunesse a besoin de héros. Mieux vaut que ce soient des êtres
de chair et de sang que ces machines à faire de l’argent, fabriquées
par des multinationales que sont les vedettes du show business. Mieux vaut qu’ils
fassent rêver par leurs qualités humaines et leur action contre l’exploitation
et l’injustice et pour plus de solidarité que pour les sommes phénoménales
qu’ils brassent et qui surtout retombent aux mains de ceux qui dans l’ombre
les manipulent comme des marionnettes.
Originellement le mot héros désigne des demi-dieux, c’est-à-dire
des êtres mi-humains mi-dieux. Les “ héros ” fabriqués
par des sociétés de marketing ont perdu toute forme d’humanité
bien que les gains de leur promoteur soient eux très réels. Les
doutes, les interrogations, les hésitations voire les erreurs de Thomas
Sankara viennent nous rappeler qu’il était profondément humain.
Il avait de plus un grand sens du concret.
Sa popularité réside dans les qualités qu’il a déployées
au pouvoir, dans son énergie, son intelligence, sa créativité,
sa résolution, l’ampleur du travail qu’il était capable
d’accomplir, sa capacité à entraîner son entourage et
son peuple mais aussi dans son intégrité et sa rigueur morale. Autant
de qualités somme toute très humaines et très réelles.
Mais elles sont rares chez le même homme et atteignent rarement la même
force. Son héroïsme réside surtout dans la valeur d’exemple
qu’il représentait, ce qui décuplait sa capacité à
faire rêver, à entraîner derrière lui son entourage
mais aussi son peuple, tout en restant toujours très proche des gens, par
la proximité physique mais aussi par son langage qu’il voulait accessible.
Les hommes de pouvoir doivent passer par tellement d’étapes, jouer
de tant de malignité, passer par tant de compromission ou de compromis,
se débarrasser de tant de rivaux que lorsqu’ils arrivent au sommet
ils en ont souvent oublié leur engagement initial quand il n’était
pas dès le départ des ambitieux motivés essentiellement par
leur propre avenir. Thomas Sankara tranche avec tous ceux-là, il est arrivé
très jeune au pouvoir. Il a tenté de l’exercer sans perdre
le contact avec la population, bien au contraire puisqu’il prenait sur son
sommeil pour le faire. Il sortait incognito et se présentait impromptu
dans un village ou une permanence de CDR à la recherche de contacts directs
et improvisés débarrassés de tout protocole.
Il s’est efforcé de démystifier le pouvoir avec humour. Il
a réussi à en éviter les fastes et les travers dans lesquels
tant de révolutionnaires déclarés se sont égarés.
Il a au contraire assumé dignement la pauvreté de son pays non comme
une honte mais comme le résultat d’un processus historique et des
conditions naturelles dues à sa position géographique. Comme nous
l’avons vu il a plusieurs fois refusé de prendre le pouvoir avec
ses camarades, qui pourtant l’y poussaient. Ce n’était en effet
pas le pouvoir qui l’intéressait mais ce qu’on pouvait réaliser
avec, pour son peuple. Il sentait alors qu’il n’était pas encore
temps.
Thomas Sankara nous ramenait sans cesse à la réalité. Plus
que de faire rêver à ce que pourrait être demain, il communiquait
son énergie pour construire un monde réel, tout de suite. Quels
étaient les objectifs de la Révolution? Il a cru nécessaire
de les rappeler au plus fort de la crise en déclarant peu avant sa mort
:
“ Notre révolution est et doit être permanemment, l’action
collective des révolutionnaires pour transformer la réalité
et améliorer la situation concrète des masses de notre pays. Notre
révolution n’aura de valeur que si en regardant derrière nous,
en regardant à nos côtés et en regardant devant nous, nous
pouvons dire que les burkinabé sont, grâce à la révolution,
un peu plus heureux, parce qu’ils ont de l’eau saine à boire,
parce qu’ils ont une alimentation abondante, suffisante, parce qu’ils
ont une santé resplendissante, parce qu’ils ont l’éducation,
parce qu’ils ont des logements décents parce qu’ils sont mieux
vêtus, parce qu’ils ont droit aux loisirs ; parce qu’ils ont
l’occasion de jouir de plus de liberté, de plus de démocratie,
de plus de dignité. Notre révolution n’aura de raison d’être
que si elle peut répondre concrètement à ces questions. ”
Est-ce donc rêver que de construire une société où
ce minimum puisse être réalisé? Certes même des pays
bien plus riches comme la France ou les Etats Unis n’arrivent pas à
satisfaire ces besoins pour tous. Ce n’est pas faute d’en avoir les
moyens, mais plutôt mondialisation oblige, que le moteur de la société
reste la recherche de la rentabilité plutôt que la satisfaction des
besoins. Le mot révolution est désormais absent des débats
politiques, il a été tellement dévoyé, mais comment
remettre la satisfaction des besoins au premier plan?
Dans le Burkina Faso de Thomas Sankara, on faisait la révolution. L’économie
devait être tirée par les besoins et surtout on s’en donnait
les moyens en luttant contre ceux qui s’y opposaient. On ne rêvait
pas à réaliser ses objectifs, on y travaillait, durement. Il ne
s’agissait pas d’un rêve. La part de rêve consistait peut-être
dans la vitesse avec laquelle on voulait les atteindre. Tant d’aînés
de Thomas Sankara s’étaient fixé les mêmes objectifs
qui à force de réalisme, d’étapes historiques à
respecter, de planifications soigneusement élaborées se sont perdus
dans les méandres de l’histoire pour finir à force d’excuses
et de compromissions par s’enrichir personnellement sur fond de dictature
pendant que le peuple s’enfonçait toujours plus dans la misère.
C’est à la lumière de ces révolutions trahies, de la
Guinée de Sékou Touré, au Bénin de Mathieu Kérékou,
de Madagascar de Didier Ratsiraka au Congo de Sassou Nguesso que nous pouvons
mieux juger de l’oeuvre de Thomas Sankara.
Le rêve n’était pas tant que ces objectifs étaient irréels
mais plutôt qu’il voulait qu’ils se réalisent vite, presque
tout de suite. Mais c’est aussi pour ne pas être responsable du énième
échec qu’il était si exigeant. Les seuls véritables
reproches qu’on pourrait lui faire, c’est d’avoir accédé
au pouvoir trop jeune, d’avoir voulu aller très vite dans une situation
pourtant extrêmement difficile en regard des objectifs que s’était
fixée la révolution et des moyens disponibles pour les atteindre.
Ce qu’on peut lui reprocher c’est finalement d’avoir été
trop humain, trop sensible. C’est son humanité qui l’avait
amené à pousser son entourage à s’atteler à
une tâche que beaucoup pensait inhumaine car trop ambitieuse.
Nous touchons ici aux limites de l’action d’un homme face aux réalités
objectives dans un contexte historique précis.
Les forces productives n’étaient guère développées
en Haute-Volta. La révolution ne consistait pas à se saisir des
biens des bourgeois détenteurs des moyens de production quasiment inexistants,
pour les remettre aux mains du peuple, mais plutôt à créer
une industrie nationale. Ce qui ne peut se faire en quatre ans. La paysannerie
était au centre des préoccupations, mais elle était peu politisée,
une grande partie demeurait sous l’emprise de la chefferie. Et dans bien
des endroits les méthodes de culture en étaient restées à
ce qu’elles étaient avant la colonisation. Seuls le coton avait bénéficié
d’une attention particulière. La révolution s’entendait
ici par le développement des forces productives, la modernisation et la
rationalisation de l’agriculture, le développement de filières,
la mise à sa place d’un circuit de commercialisation qui libère
les paysans de l’emprise des commerçants spéculateurs mais
aussi la formation des paysans, l’alphabétisation et lutte contre
la chefferie. Les ennemis du peuple se résumaient pour l’essentiel
aux quelques politiciens qui s’étaient partagés le pouvoir
jusqu’ici et leur quelques alliés. Mais on ne les a guère
entendus durant le processus, les leaders arrêtés, leurs partis ont
cessé d’exister, montrant par là leur peu de réalité.
La révolution a donc surtout consisté à mettre en place une
véritable économie nationale et à tenter de se libérer
des pressions extérieures économiques et politiques, à résister
aux tentatives de déstabilisation. Nous avons montré à ce
propos tous les obstacles que le Burkina Faso a rencontrés de la part des
bailleurs de fonds. Enfin, la Haute-Volta n’a guère de richesse dans
son sous-sol, une bonne partie de son territoire souffre de sécheresse.
C’est dans ce contexte qu’a éclaté la révolution.
Sur quelles forces pouvait-elle s’appuyer en l’absence d’une
classe ouvrière ou d’une paysannerie consciente. Sur la petite-bourgeoisie
urbaine constituée essentiellement des salariés fonctionnaires ou
d’intellectuels, d’une partie de l’armée dont l’engagement
est forcément limité, de la jeunesse scolaire et de celle encore
plus nombreuse au chômage.
Quant aux forces politiques organisées, capables de diriger le processus,
elles étaient faibles et la mieux structurée a été
écartée dès la première année. Les autres se
sont perdues dans des querelles intestines. C’est dans ce contexte que l’armée
a pu prendre tant de poids dans la prise du pouvoir puis dans la direction de
la révolution et enfin dans le dénouement tragique de la crise.
C’est peu dire que les conditions objectives pour la réussite de
la révolution n’était guère réunies. Ce n’est
pas d’avoir voulu aller trop vite que la révolution a échoué,
dans le sens où elle a été interrompue, mais bien du fait
que le contexte était trop défavorable. Replacé dans ce contexte,
le bilan est plus que positif, il est même remarquable.
Thomas Sankara aurait pu se débarrasser de ses ennemis, il en avait les
moyens, beaucoup dans son entourage le suppliait de le faire. La révolution
est plus importante que ta rigueur morale lui a-t-on sans doute affirmé.
Peut-être aurait-il du mieux se protéger? Il ne pouvait en tout cas
pas imaginer que son ami viendrait à être responsable de son assassinat.
En tout cas, il ne voulait pas tomber dans le cycle sans fin des clarifications
sur fond d’assassinat sous prétexte d’étapes supérieures
qui cachent souvent une simple lutte pour le pouvoir. Au contraire il a cherché
à élargir la base de la révolution et s’est opposé
à ceux qui portaient des exclusives. Il s’est battu politiquement,
mais en face on a préféré l’éliminer physiquement
ce que nous pourrions interpréter comme un aveu de faiblesse. Thomas Sankara
savait que s’il venait à employer ces méthodes, il aurait
cessé d’être celui qu’on aimait, celui en qui on avait
confiance, celui qui rassurait au moment des doutes par son intégrité
et sa rigueur morale. Bien d’autres n’ont pas eu cette attitude qui
se sont vite dévoyés.
L’itinéraire de Thomas Sankara de l’enfance à la présidence
de la république n’en fait pas un héros. Certes il avait de
bonne disposition, et a vécu, malgré les difficultés qu’il
a connues, une enfance privilégiée par rapport à la masse
des petits voltaïques de sa génération. Mais pour le reste,
les clés de son ascension sont, le travail, l’observation, l’étude,
la persévérance, la résolution, l’écoute, la
curiosité, la soif de savoir, la fidélité.
A reprendre les différentes étapes de sa vie, on a l’impression
qu’il a vécu l’esprit perpétuellement en éveil
et qu’il a su faire fructifier chacune de ses expériences pour en
tirer le meilleur. De son enfance il se rappelle combien l’injustice est
insupportable, de son éducation religieuse il conserve les leçons
d’humilité de Jésus et un certain humanisme, de son adolescence
il tire surtout la formation classique et sans doute quelques leçons sur
la révolution française, de sa rencontre avec le marxisme, la rigueur
de l’analyse des rapports sociaux et les perspectives de changement, de
son séjour à Madagascar, de précieuses leçons d’économie
mais aussi une expérience vivante de révolution, de la guerre avec
le Mali, une horreur du sang versé inutilement. Faut-il continuer?
A la fin de sa vie, il s’apprêtait à faire fructifier l’expérience
acquise depuis qu’il était au pouvoir pour donner une nouvelle impulsion
à la révolution. Il avait compris qu’il fallait en ralentir
la marche, il voulait prendre des distances avec le pouvoir pour mieux se consacrer
à ce qui lui semblait une tâche urgente qui devenait primordiale
pour toute nouvelle avancée : unir les différentes factions qui
soutenaient la révolution et en rallier de nouvelles. Non qu’il avait
un goût particulier pour la construction d’un appareil. On sentait
au contraire qu’il voulait mettre sur pied une organisation d’un type
nouveau, qui tout en étant efficace dans la direction de la révolution
conserverait la diversité nécessaire à la réflexion
créative. Mais à l’étape où en était
la révolution il sentait qu’il n’était plus possible
que tous les cadres engagés perdent leur énergie à lutter
les uns contre les autres au lieu de se rassembler et de s’unir dans une
même structure entièrement consacrée à la réflexion
collective pour aller de l’avant et lutter politiquement contre les véritables
adversaires. C’est un dirigeant qui venait juste de franchir une étape
nouvelle qui a été assassiné.
Oui, Thomas Sankara peut être montré en exemple comme un homme de
son temps. Et tant mieux si la jeunesse africaine s’en empare comme une
lueur d’espoir, comme un phare qui éclaire son chemin, comme l’exemple
du possible et de l’intégrité que l’on jette à
la face de tous les autres présidents du continent toujours à se
chercher des excuses dans leur incapacité à entraîner leur
peuple et à améliorer sa situation. Certes la marge de manoeuvre
d’un pays qui se voudrait indépendant semble aujourd’hui encore
plus petite qu’en 1983. Mais l’histoire ne se répète
jamais et réserve souvent des surprises. Et tant mieux si la jeunesse africaine
fait de Thomas Sankara l’un de ses héros. Son exemple mérite
d’être suivi. Nous ne pouvons que souhaiter qu’il suscite des
vocations.
Bruno Jaffre