Pour une décolonisation des champs de la mémoire
"Tant que les lions n'auront pas leurs propres historiens, les histoires
de chasse continueront toujours de glorifier le chausseur", instruit un
proverbe africain. Il est admis que la conscience historique, intimement liée
à la mémoire, joue un rôle important dans la libération
et l'élévation mentale d'un peuple. Que celui-ci puisse tirer
une fierté suffisante de son passé, et il devient difficile de
le dominer. Par conséquent, l'Occident et ses organes de presse ont toujours
entrepris, et continuent à le faire, une vigoureuse politique de lavage
de cerveau par une falsification de l' histoire au détriment du peuple
noir, dans le but évident de le maintenir
dans l'asservissement.
Les sociétés africaines sont défaites dans leurs derniers affrontements avec les sociétés occidentales et leur histoire écrite par les vainqueurs ne peut ne pas être falsifiée, leur mémoire folklorisée, humiliée, désarmée et colonisée.
Une mémoire vaincue n'est pas forcément méconnue et enfouie
mais, elle est nécessairement remplacée par la mémoire
du vainqueur. La valorisation presque religieuse des sources et de la tradition
dans les sociétés africaines procède d'une culture alerte
de veille, veille contre les révisionnismes de toutes sortes, veille
contre la colonisation occidentale des champs de la mémoire. Cette colonisation
est entretenue par des représentations et manipulations idéologiques
dévalorisantes et désarmantes
de l'Afrique perpétrées aussi bien dans les lettres et les arts
que dans les discours politiques et les orientations culturelles. Le projet
dit mémorial de Gorée en constitue une parfaite illustration.
L'architecture de ce projet donne un voilier en béton armé haut
de 135 m et vaste de plus de 25 000 m2 ! Ces dimensions pharaoniques procèdent
d'une sublimation de l'esclavage et de sa folklorisation. Ce gigantesque voilier
qui devrait être visible depuis les lointaines îles du Cap-Vert
émettrait une lumière sur l'île de Gorée pendant
la nuit. Il rappellera les négriers qui débarquèrent au
XVe siècle pour asservir l'Afrique. Mais il symbolisera surtout la puissance
de l'Occident et la faiblesse de l'Afrique. Il véhicule une idéologie
de la soumission et affaiblit la garde idéologique de l' Afrique, qui
plus est, prépare sa renaissance et éprouve plus le besoin de
symboles qui galvanisent que de symboles qui démoralisent. Il déculpabilise
l'Occident dans le crime le plus odieux contre l'humanité et réduit
l' histoire africaine à une portion congrue de 400 ans de ténèbres.
Il occulte plus de 5 000 ans de civilisations pharaoniques dont l'Occident a
vraiment cherché à blanchir les origines noires et réserve
le même sort aux grands empires africains de l'époque pré-coloniale,
à leurs stocks de connaissances, à leurs industries, à
leurs systèmes juridiques, à leurs économies... Il passe
sous silence les résistances africaines face aux colonisateurs.
A en croire les objectifs que se fixent les mémorialistes dans leur fiche synoptique mise à la disposition du public, ce mémorial a pour objectif de témoigner d'une tragédie vieille de 400 ans et ressert les liens entre l' Afrique et les Africains de la diaspora. Cet argumentaire douteux, légitime nos inquiétudes sur le soubassement idéologique mesquin qui sous-tend l'idée du mémorial, d'autant plus que l'île de Gorée qui est le témoin oculaire de l'esclavage, mérite d'être réhabilitée et sauvegardée. Elle est en train de sombrer dans la déliquescence.
Ces révisionnistes endoctrinent à visage couvert les esprits
peu avertis, et il est regrettable qu'ils aient conquis même des intellectuels
d'Afrique et de la diaspora socialisés dans une culture qui, après
les avoir nié physiquement et idéologiquement, affaiblit leur
garde et leur extorque le pardon sans avoir l'humilité de le demander
car s'estimant trop fière et investie d'un droit divin qui les disculpe
à l'avance. Il n'est pas surprenant que les parrains occidentaux du mémorial
de Gorée soient ceux qui
ont voulu torpiller le sommet de Durban parce que simplement la question de
l'entière responsabilité occidentale sur la traite négrière
et celle de la réparation allaient se poser.
Ces révisionnismes sont légion dans l'histoire "universelle"
ou prétendue telle imposée par l'Occident, marquée du sceau
du fantasme et de l' appropriation. Un exemple anodin mais significatif illustre
bien ce propos, les livres "normaux" et "sérieux"
reprennent en chour : Christophe Colomb a découvert l'Amérique
en 1492. On découvre l'Amérique comme on découvre une
mine d'or ! Il est clair que cette vision du monde est chargée de préjugés
négateurs. Puisque cela va de soit, que les manuels d'histoires nous
disent qui a découvert l'Europe ?
Pourtant, plusieurs auteurs ont souligné les rapports précolombiens
que les autochtones d'Amérique entretenaient avec d'autres peuples. Ivan
Van Sertima montrait la présence mandingue en Amérique au début
du XIIIe siècle, parmi d 'autres expériences, sous l'autorité
du roi malien Aboubacry II, prédécesseur de Kan Kan Moussa. Ces
présences allaient marquer les cultures
précolombiennes dans leurs artefacts les plus typiques comme les sculptures
d'objets d'art (masques olmec du Mexique typiquement africains). Ces arguments
sont ignorés de la culture universaliste et pourtant l' historiographie
s'étaye régulièrement des dépositions des chercheurs.
Cette lutte de représentation, de signification, d'interprétation
et de réappropriation oppose toujours les victimes et leurs bourreaux
: Cheikh Anta Diop, Ki-Zerbo, Sertima, Williams... ont tout fait pour le rétablissement
de la vérité historique.
Pathé Diagne, dans la même foulée, avait entrepris une
réédition scientifique du périple de Bakary II, sous un
projet intitulé Mémorial Gorée-Almadies. En plus de cette
réédition de l'exploit du Mansa malien en 1312, presque deux siècles
avant Christophe Colomb, ce projet prévoyait l' implantation, à
la Pointe des Almadies, d'un masque olmec symbole de l'
antériorité de la présence négro-africaine en Amérique.
On comprend dès lors en quoi ce projet révolutionnaire conçu
par Pathé Diagne et piloté par l'honorable Ahmadou Mactar Mbow,
par le biais d'une fondation autonome, devait déranger l'establishment
occidental. Alors, il fut ridiculisé et dévoyé, curieusement
à une époque où Federico Mayor dont sa patrie a revendiqué
la découverte de l'Amérique était à la tête
de l'
Unesco. Il fut torpillé par les idéologues et stratèges
occidentaux de la colonisation et de la néocolonisation. Il fut substitué
par l'actuel projet réactionnaire du mémorial de Gorée
qui véhicule une idéologie diamétralement opposée,
comme s'il s'agissait de mieux ferrer l'Afrique et sa diaspora dans la partie
la plus sombre de son histoire et la maintenir par des complexes d
'infériorité à jamais sous la domination culturelle, morale,
économique et politique de l'Occident.
Plus grave, ces stratèges de la manipulation des consciences sont aidées en cela par leurs valets africains (.). Cette méthode a bien servi leurs ancêtres qui convertirent en princes marchands d'esclaves des Africains volés et endoctrinés puis fabriquèrent de toutes pièces des nègres de services décorés pour perpétuer leur ouvre coloniale. On peut aussi les soupçonner de vouloir déplacer le centre d'intérêt de l'esclavage sur un autre site et livrer Gorée, véritable île-mémoire à la position géostratégique indéniable, aux convoitises des puissances occidentales. Les récentes spéculations avortées sur le Relais de l'Espadon constituent un signal révélateur.
Un travail radical de transformation des consciences dans le sens d'une réapropriation de notre mémoire s'impose. Pour cela, il faut une mobilisation contre la colonisation occidentale des champs de la mémoire africaine, dont le mémorial de Gorée est une des pierres angulaires.
Birame FALL
Président de Sauvegarde citoyenne
Membre du GRILA