Quelques obstacles à l’intégration africaine



Les échecs des tentatives d’intégrations économiques en Afrique sont étroitement liés à la nature de l’Etat-nation, de ses projets de société, et au type d’ordre qu’y privilégie la mondialisation. On peut constater l’échec des bourgeoisies nationales à impulser une construction nationale indépendante, même intégrée à l’économie mondiale, et surtout leur incapacité à générer une autonomie collective, que ce soit dans des schémas de type CDEAO , PTA, ou SADCC. Alors que bien souvent la préservation frileuse de prérogatives nationales paralyse les meilleures initiatives, les décisions de l’OUA, comme de ces instances régionales, en dépit souvent de leur bien-fondé dans le sens du progrès social des peuples africains, restent le plus souvent lettre morte. Ceci n’empêche pas la prolifération des organisations et la multiplication de leur mandat. Au surplus, le décalage entre les proclamations d’intégration et la poursuite économique dans ce sens est frappant. Non seulement les grandes puissances ne tiennent pas compte de ces décisions, mais les régimes africains eux-mêmes n’assument pas les implications de leurs propres décisions, souvent à contre-courant de l’intégration passive au marché mondial.
L’opportunité d’utiliser un mode d’intégration politico-militaire pourrait dès lors s’avérer être une piste intéressante en vue d’un plus grand effort de coopération économique pour s’adapter à la mondialisation et contrer certains de ces effets dans le cadre d’une plus grande autonomie collective régionale. A cet effet, il apparaît évident qu’une indépendance militaire et politique sans envisager sa base économique demeure une utopie. Notre hypothèse est que l’intégration au niveau ‘sécuritaire’ pourrait agir comme levain d’un processus où s’imbriqueraient toutes ces dimensions. Encore faut-il que les composantes qui constitueraient un tel ensemble puissent s’accorder..
Il faudrait donc avoir à faire à des Etats de droit et non à des autocraties manipulant les déséquilibres ethniques, religieux, régionalistes ou idéologiques pour monopoliser les rouages de l’Etat; à moins d’imaginer la fédération d’Etats dans de grands espaces trans-étatiques. Evidemment, les contradictions inhérentes au nationalisme étatique africain arc-bouté, sur les micro-Etats, et soumis à la tentation compradore, sont autant d’entraves à un tel processus.6 Certains Etats africains sont mûrs pour une telle intégration, mais ils restent minoritaires. Dans la plupart des autres , devant le tarissement des ressources, les circuits clientélistes de redistribution - par patronage, népotisme, favoritisme et régionalisme - sont sommés de se réajuster au plus pressant et au plus rentable politiquement et économiquement. Lorsque l’alternance démocratique s’exerce, souvent le ressentiment des perdants qui jouissaient des prébendes les confine dans l’opposition, et même parfois à la riposte armée grâce à leurs milices et autres forces privées alimentées par la délinquance. Quant au nouveau régime au pouvoir, sa marche de manoeuvre ne le diffèrencie pas beaucoup des régimes où il y a absence d’alternance démocratique. Dans les deux cas, on assiste plutôt à la consolidation de l’étatisme autoritaire qu’exige la mise en place des réformes pour l’intégration à l’économie mondiale. Cet autoritarisme des dirigeants génère la résistance populaire. Celle-ci s’organise le plus souvent informellement à la base, en associations, collectivités et réseaux enclins à se détourner de l’Etat. Ils n’en expriment pas moins des revendications démocratiques et des aspirations pour la redistribution socio-économique et la sécurité humaine. Ces demandes se ramifient malgré tout jusqu’au sein de l’Etat. Une mention spéciale doit être faite pour ce qui semble pour l’instant n’être que des velléités culturalistes ou fondamentalistes, expression de forces antisystèmiques locales. En général, elles puisent dans le désenchantement populaire issu de l’incapacité de concrétiser localement les aspirations à la modernité. De plus en plus on les dépeint en Occident par leurs exceptions les plus radicales comme le Soudan ou l’Algérie. Cette surenchère de la déstabilisation amène les régimes africains à se ruer pour l’alignement sur l’OTAN.14
Devant ce manque d’autonomie à structurer localement la question de la paix sans l’influence des superpuissances, il faut poser l’enjeu de l’équilibre stratégique dans la dynamique Nord-Sud. Ce n’est pas pour sous-estimer la dynamique Sud-Sud, mais pour bien faire ressortir que l’influence des grands de ce monde reste encore trop déterminante dans le contexte ‘sécuritaire’ africain. Comment oublier que sous le prétexte de l’anti-soviétisme ou de l’anticommunisme primaire ont été contrariées et brisées toutes les expériences qui optaient pour une construction en marge du néocolonialisme. Aujourd’hui encore, le même frein persiste, quoique plus subtil, puisqu’ exercé par les élites locales qui ne veulent pas céder aux aspirations populaires africaines. Les méthodes pour décourager les populismes progressistes africains ont varié selon les cas, allant du boycott implicite, à semer et attiser la zizanie, à l’assassinat, voire à la guerre. Récemment, l’échec des opérations somalienne et rwandaise; les récentes interventions aux Comores et en république Centrafricaine; l’apathie devant le cas burundais et les conciliabules dans le cas du Zaïre imposent un retour sur les positions et les comportements des puissances en Afrique.
La position de quelques puissances

La France


C’est la puissance la plus active sur le continent. Ce n’est un secret pour personne, la France dispose d’un pré-carré africain. Pour sa sauvegarde elle est intervenue une trentaine de fois militairement depuis la fin de la période coloniale 7 Toute une armature juridique et institutionnelle l’y prédispose et l’y autorise. Assurément, ce qui se passe derrière les enceintes officielles de l’Elysée reste bien énigmatique, comme du reste demeurent nébuleux les paliers de la coopération avec l’Afrique. Les contradictions et nuances propres à chacun des intervenants, sur lesquels les dirigeants africains parviennent parfois à user d’influence, ou à jouer les uns contre les autres, n’empêchent pas la communauté de vue quant à la poursuite de l’entreprise hégémonique *... Rouvez montre que la période souvent qualifiée de mondialisation, donc amorcée dans l’ère de Mitterrand , a été l’occasion de poursuivre l’élan interventionniste, même lorsqu’il s’agissait d’affaires internes issues du mécontentement populaire. Gabon 1990, Libéria 1990, Rwanda 1990, Djibouti 1991, Zaïre 1991, Togo 1991, Tchad 1992, Somalie 1992-93. 8. Quelques signes encourageants pendant l’intermède de Mauroy- cessation de vente d’armes à Pretoria, indexation du Zaïre, droit à l’autodétermination de l’Erythrée et du Sahara- ont laissé croire à un changement d’attitude, mais très vite le réflexe néo-colonial a repris le dessus.
Dans cette lancée, en perspective de 1997, la France escompte raffiner ses stratégies gaulliennes et opte pour une stratégie de défense axée sur l’interopérationnalité. La FAR, force d’action rapide produit de la restructuration de l’ancienne force d’intervention, autour de 47 000 hommes , est sensée assister les pays amis en crise ou impliqués dans un conflit; et y sauvegarder les intérêts et la sécurité des français. 9 La FAR alimente les bases africaines d’infanterie marine ainsi que la légion étrangère basée en permanence dans les territoires outre-mer et dans les bases de l’océan Indien, de l’Afrique Centrale et de l’Ouest. On note une décroissance des effectifs outre-mer due aux compressions budgétaires et à la faculté de déployer désormais plus vite de l’hexagone les troupes vers les bases stratégiques. La nouvelle vision de la politique africaine de la France, telle que son président l’a esquissée le 18 Juillet 1996 devant le parlement congolais à Brazzaville laisse croire à une relation stable avec un continent < de nations en paix et solidaires...ayant leur propre modèle>. Ce discours n’est pourtant pas neuf, comme il ne peut dissimuler les leurres politiques et idéologiques, souvent repris en choeur par un certain parterre médiatique dont la désinformation confond autant l’opinion publique que, les détracteurs et ennemis à combattre. On peut ainsi convaincre l’opinion publique de la pertinence et de la légitimité d’une intervention.
De fait, la plupart des chefs d’Etats français ont su tenir à leurs pairs africains le langage qu’ils aiment entendre. Cela n’exclut pas la brouille, la réprimande et la réaction musclée à la moindre sérieuse incartade de l’un d’eux, comme de voler à son secours lorsque le besoin s’en fait sentir. A cet égard, les appels à l’aide des autorités africaines ont moins de poids que l’intention ou non de Paris de s’engager. C’est pourquoi tout leader africain qui acquiesce à ses desiderata sera toujours soutenu en priorité.
Avant d’en arriver à une riposte armée la capacité de dissuasion et de coercition de la France a de multiples recours. Les pressions politiques peuvent compter sur les services de renseignements qui mesurent les enjeux et le niveau de gravité. A priori, les autorités peuvent ainsi évaluer certaines conséquences de l’intervention. Elles bénéficient d’autres atouts aussi . Avec les avions et les bateaux, lors des manoeuvres et exercices sont cumulées des informations tactiques et effectuées plusieurs simulations d’attaque d’objectifs stratégiques. Plus sophistiquée l’information des télécommunication satellites , apprise avec Syracuse I et II, Hélios, Spot I et II, et misant sur Spot IV qui aura une vocation militaire et qui assistera Hélios capable de distinguer des objets de 1 mètre retransmis en séquence numérique en temps différé ou réel. La coopération au niveau de la télédétection de la géomatique et de la modélisation entre puissances de l’OTAN laisse présager un autre type d’échange d’information tactique sur l’Afrique dans un avenir proche. Déjà, il est possible pour toute armée ou organisation équipée d’appareil de captage télémétrique d’avoir accès au GPS (Global Positioning System, ou système de positionnement global articulé sur 24 satellites après une initiative des Etats Unis) qui a fait ses preuves dans la guerre du golfe. Même si les Américains ont encore la possibilité de brouiller les pistes afin de se réserver la primeur de la meilleure lecture télémétrique, rien n’exclut un plus grand partage de l’information avec la France moyennant d’autres avantages. 10 La collaboration n’est pas pour autant tout le temps acquise comme on a pu le voir pour les comptages différents des américain et français du nombre des réfugiés des Grands lacs. Mais, c’est surtout sur le terrain qu’existe l’information et qu’elle est collectée et entretenue par l’armature des accords de défense.
Les accords bilatéraux ne sont pas essentiels à l’intervention française, puisque bien des interventions eurent lieu sans leur préalable. Pour l’instant, le Cameroun, la RCA, les Comores, le Sénégal, le Gabon, le Togo, la Côte d’Ivoire, et Djibouti les ont paraphés. D’autres comme la Mauritanie sont liés par des liens secrets que l’on ne révèle qu’après une intervention (Lamantin 1977). Le Burkina-Faso, le Niger bénéficient de soutiens tactiques et logistiques. En fait la plupart des pays de la sphère française ont des instructeurs et des conseillers militaires français. Ils sont soit déjà dans les pays où la France compte des bases militaires et des troupes (RCA, Tchad, Côte d’Ivoire, Djibouti, Gabon, Sénégal), soit envoyés ailleurs où leur compétence est requise. Dans ces accords de défense , plusieurs clauses pour la fourniture d’armement permettent qu’il soit troqué parfois contre des matières premières stratégiques. Rouvez constatait qu’on pouvait analyser la probabilité de l’intervention française en terme d’évaluation pragmatique des conséquences de déstabilisation plutôt qu’en terme de légalité. Le cas du Rwanda est sans doute une des exceptions à cette constante. Pour l’instant, quelques 23 pays africains seraient liés par des accords de coopération militaire. La formation, les entraînements, les manoeuvres, l’assistance technique, les stages dans la métropole, et l’appui logistique en armes sont autant de contraintes pour une éventuelle autonomie sécuritaire des pays africains qui ne peuvent se dissocier simultanément de pareil parrainage, à moins d’entreprendre des mesures volontaristes que nous verrons plus loin.
Tout bien considéré, l’armature géostratégique française autour et dans le continent dissuade la perspective d’une intégration africaine au niveau militaire. Comment les bases en terre d’occupation française: la Réunion, Mayotte, les îles éparses, Diégo Suarez au statut ambigu où il existe d’ailleurs un relais pour le GPS; les bases des forces de présence, Dakar, Port Bouet, Libreville, Djibouti, sans compter celle des forces temporaires déplacés aux besoins des crises (Bangui) peuvent-elles subsister dans le cadre d’une intégration africaine effective? D’autant plus qu’ insatiable l’appétit stratégique de la France lui permet d’étendre son giron aux territoires lusophones ou à d’autres comme la Guinée équatoriale..
Dans sa politique africaine, la France a toujours l’air d’être à la croisée des chemins. En réalité, elle continue à oeuvrer dans sa lancée et fait de sa politique africaine son tremplin de rayonnement comme grande puissance. Conservatrice, Paris ne renonce pas à ses inclinaisons néo-coloniales dans la lignée de Foccard, privilégiant stratégie et affairisme dans des raffinements de clientélisme. Dans ces circonstances quelle contradiction avec les remontrances du sommet de la Baule dans les exigences de probité, de respect des droits de la personne, de démocratie et de justice sociale !. Ces exigences sont sacrifiées au nom d’une politique désuète, paternaliste et ternie, se bornant à la préservation statique d’un statut dont elle croit disposer au niveau international. De surcroît, un droit d’ingérence militaire lui permet de s’immiscer militairement et politiquement dans toute crise qui prend des allures compromettantes pour ses intérêts. Une réforme sérieuse et en profondeur des rouages complexes de la coopération française en Afrique permettra de secouer cette politique traditionnelle qui, malgré beaucoup d’agitations en période de crise, néglige l’Afrique en général dans l’hexagone. C’est bien ce qu’a constaté un de ses chercheurs Bourmaud.: "In the speeches and writings of the political personnel dealing with foreign policy in France , the marginal place accorded Africa is quite remarkable. In this sense, Africa’s visibility is inversely proportionnal to its effective role in the strategie of influence so nurtured by France...Thus the relation of Africa to France remains the same: omnipresent in fact, but utterly abandoned in thought."

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